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Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]
MessageSujet: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Ven 22 Avr - 0:29

Écœurant. Il n'y avait pas d'autre mot pour décrire notre progression malaisée dans le réseau souterrain d'Édimbourg. Nous étions l'un et l'autre couverts de sang – j'en étais imbibée de la tête aux pieds. Mes vêtements en étaient imprégnés, irrémédiablement tâchés d'écarlate et de carmin, et mes cheveux blonds se nuançaient de mèches sanglantes, qui dégouttaient sur mes épaules. Je me rappelais encore du geyser de sang qui avait jailli du cou ouvert de ma dernière victime, alors que ma lame lui avait ouvert la gorge, d'un geste aisé et sans effort. Il n'avait même pas hurlé. A peine un gémissement, émis dans un gargouillis infâme alors que son fluide vital s'échappait hors de lui, m'éclaboussant dans une gerbe tiède intensément rouge. Je revoyais encore son regard paniqué alors qu'il prenait conscience que sa vie s'arrêtait. Son geste dérisoire de porter la main à sa gorge béante, comme pour retenir l'hémorragie irrépressible qui en sortait à gros bouillons. La manière dont ses lèvres s'étaient entrouvertes, comme pour capter l'air qui jamais ne parviendrait à ses poumons noyés sous le flot carmin. J'en avais été aspergée, totalement maculée de la tête aux pieds par ce sang humain, encore chaud du corps qu'il quittait, encore imprégné de la vie que je dérobais. Maintenant, je le sentais sur moi, poissant la garde de ma dague, gluant sur ma main qui avait instinctivement accroché le bras de Torben. Je sentais les taches coaguler sur mon visage, sous l'effet de l'air fétide des égouts, et chaque mouvement que je faisais tirait sur ma peau couverte de ce sang que j'avais versé, de ce témoignage d'une vie que j'avais prise. Mes cheveux étaient figés, noués ensemble par cette croûte répugnante qui les collait les uns aux autres.

J'aurais voulu hurler d'horreur. Me recroqueviller dans un coin et pleurer tout mon soûl pour laver cette souillure sur mon âme. Expier ma faute et payer pour ce crime immense dont je me chargeais, crime qui jamais ne pourrait être pardonné, souillure qui jamais ne pourrait être lavée. Mais intérieurement, je savais que ma part sombre avait été fascinée par le meurtre. Ce sentiment absolu de toute-puissante, la décharge d'adrénaline qui avait envahi mon système au moment où j'exécutais ce geste fatidique. La satisfaction d'avoir été plus forte, le plaisir de voir le sang jaillir, couler et me marquer, telle quelque idole barbare de la guerre et de la mort descendue de son piédestal pour marcher parmi les hommes et moissonner les vies sans pitié aucune. Cette euphorie terriblement séduisante me montait un peu à la tête et les sirènes de la tentation chantaient à mes oreilles, me susurrant que je pouvais devenir cette femme forte et redoutable, sans regrets ni remords, si seulement je me donnais la peine de saisir ma chance par la main. C'est très tentant. J'avais envie de cesser d'être cette loque pathétique et pitoyable et de redevenir cette Andréa fière et indépendante que HCV avait modelée pendant trois années, mais quelque chose me soufflait que cette voie-là n'était pas la bonne. Je resserrai ma prise sur le poignet de Torben – cela devait le gêner quelque peu dans sa progression, mais il ne s'était pas dégagé. Sentait-il combien j'étais perturbée, choquée, traumatisée presque par ce que j'avais fait ? Je savais qu'il avait un passé de soldat. J'avais besoin qu'il m'aide à faire la part des choses. Sans quoi, je le savais, un nouveau genre de folie me guettait de ses crocs acérés.

« On y est bientôt ? »
Petite, toute petite voix. Tendue et misérable. Étranglée, rauque d'un cri qui ne voulait pas sortir. Je n'avais pas flanché, j'étais résistante, forte et froide en apparence, et ma voix ne tremblait pas. Mais le contrecoup de toutes ces émotions menaçait de me submerger. Pour le moment, je lui tenais la bride bien serrée, attendant d'être en sécurité pour relâcher un peu mon contrôle, mais tout cela, c'était dur à gérer pour moi. J'avais l'habitude de tuer des vampires, des êtres infâmes et méprisables. Pas des humains que j'avais juré de protéger. Tant de sang, tant de mort... je sentais encore son goût cuivré sur ma langue. Mes lèvres en étaient recouvertes. Mes cils étaient collés entre eux par des gouttelettes écarlates. Tant de sang, tant de sang, seigneur, tant de sang... Et ce regard, ce regard affolé, perdu, aux abois, désespéré, alors que l'étincelle de vie était soufflée et piétinée. Ce regard accusateur et pathétique, impuissant mais terrible. Ce regard qui me condamnait à la damnation, ce regard qui ne comprenait pas l'injustice du monde et le noir destin des hommes. Ce regard qui avait glacé mon âme et qui menaçait de me retourner l'estomac. Cette crispation des mains sur une gorge béante, sur un cou fragile et brisé, sur une poitrine où le cœur vibrait de ses derniers battements. Comment Torben faisait-il pour gérer ça ? Comment supportait-il ces souvenirs-là ? Ma main se crispa sur la poignée de la lame qui m'avait servi à ôter la vie d'un honnête citoyen qui n'avait fait que son devoir. J'étais une criminelle. Un monstre. Une moins-que-rien.

Je devais me ressaisir. Réagir. Rassemblant ma détermination, invoquant ma foi à mon secours, je récitai silencieusement une muette litanie d'Ave Maria, trouvant dans la prière connue par cœur un étrange réconfort. Inconsciemment, les doigts que j'avais rivés sur le poignet de mon camarade soldat bougèrent, comme s'ils égrenaient un chapelet. Mes lèvres se murent en silence, articulant les paroles rituelles à la mère du Sauveur. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs...

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Sam 23 Avr - 16:03

    Je dérapais sur le sol boueux et humide des égouts mal entretenus de cette ville. Plusieurs fois, nous avions dû faire demi tour car il n'y avait aucun conduit d'entretien dans la direction prise, juste les canaux emplis d'eau, de crasse et de merde. L'odeur était insoutenable, mais j'avançais tout de même sans me protéger le nez des émanations fétides des résidus de la métropole, plusieurs mètres au dessus de nos têtes. Je continuais de marcher, faiblement éclairé par les bouches d'égouts au dessus de nous, bouches d'égouts seulement traversées de la lumière des réverbères du monde du dessus. Autant dire qu'on n'y voyait rien du tout, a part quelques reflets lumineux sur l'eau croupie des bas fonds, qui m'évitaient tout juste de tomber à la baille. Sans compter que je n'avançais qu'à tâtons. Cela devait faire une éternité que nous étions dans les égouts. Trois kilomètres à parcourir en ligne droite. Au moins cinq dans les tunnels. J'estimais cependant que nous arrivions bientôt au bout alors que nous approchions de la banlieue. La lumière qui nous parvenait du dessus était moins vive, et le bruit était moins assourdissant que dans le centre, où les égouts jouxtaient parfois le métro de la ville. Je m'arrêtais à un moment, tentant de voir par dessus la bouche d'égout la moindre chose qui me permettrait de m'orienter. Rien. Tant pis, je reprenais la marche. Je pouvais sentir Andréa derrière moi. Elle me serrait fort le bras, mais je ne m'étais pas dégagé. Inutile d'intervenir dans sa folie, j'avais déjà donné, et j'avais mes propres problèmes.


    D'abord, sortir en vie de cette fange puante. Ensuite, panser nos plaies. Enfin, faire le point. Et après, il faudrait que je retrouve Jana. Que je lui mette la main dessus. Et qu'on s'explique. Pourquoi au nom de Dieu s'était elle jetée devant Raybrandt? Cela me rendait fou. Cette putain de vampire avait réussit à corrompre ma femme. Elle l'avait sous son emprise. C'était sûr et certain. J'avais probablement été manipulé depuis le début. Je n'aurais jamais dû accorder ma confiance à une vampire, même avec le passé qui aurait pu nous lier. Elle m'avait joué. Tendu un piège. Rendu plus faible que je ne l'étais déjà. Foutredieu, je nourrissais de nouveau les plus vifs sentiments à son égard, mais je refusais de me laisser aveugler. Cette garce avait joué le jeu de sa maîtresse. Elle m'avait attendrie dans cette boite. Elle m'avait manipulé. Nous avions couché ensemble, en pleine rue. Nous nous étions échangés un amour soit disant renouvelé. J'avais été bête, et naîf. Elle m'avait joué, comme toutes les autres. Je n'avais été qu'un pion; Raybrandt avait atteint son but. Me mettre Jana dans les pattes alors que je devais encore libérer Hannah, elle me forçait à jouer sur deux terrains à la fois, deux terrains où le désavantage serait pour moi. Bordel de merde, comment avais je pu être aussi con?


    Finalement, le meurtre de ces humains ne me faisait ni chaud ni froid à cet instant précis. Je revoyais sans cesse mes balles les frapper aussi vives et rapides que l'éclair, mais cela ne soulevait en moi aucune culpabilité. Quelle perversion démoniaque l'Humanité avait appelé à elle alors qu'elle avait voté oui au référendum? Jana, nom de dieu. Comment avais je pu être aussi stupide, de croire qu'elle était revenue pour moi, et qu'elle m'aimait toujours? Un vampire ne nourrit aucune émotion, si ce n'est la peur de ses maîtres, et la soif absolue et irrépressible qui leur faisait faire toutes ces horreurs. Catins du diable, j'avais été manipulé. Et trahit. Le monde était comme ces égouts que je traversais. Et ses caniveaux étaient plein de sang. Quand le monde m'appellerait pour le sauver, j'aurais plaisir à lui répondre « non ». Un « non » froid et cruel, un « non » indifférent.


    L'Humanité n'avait plus qu'à crever, j'étais déjà mort.


    Andréa ressera sa prise sur mon bras, et me demanda si on était bientôt arrivés.



    | Tais toi. |


    Je regardais de nouveau au dessus de moi. Les barreaux d'une échelle. Je fis signe à la jeune femme de se stopper, alors que je grimpais péniblement les barreaux, un à un. Je glissais plusieurs fois sur les immondices et l'humidité qui avait rongé l'acier. Je grimpais, encore et encore. Arrivé en eau, je repoussais la plaque. Sans y parvenir. Arquant le dos, je donnais de féroces coups d'épaule. Un peu plus meurtri ou un peu moins, cela ne faisait plus l'ombre d'une différence désormais. La plaque finit par se soulever, la rattrapant avec les mains, je la déposais. Je me hissais dehors. Tout était calme, il faisait nuit noire. Personne en vie. La grille à côté, le manoir derrière. Je passais la tête par le trou.


    | La voie est libre, tu peux monter. |

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Sam 23 Avr - 17:15

Bon. Ça se mettait mal d'entrée de jeu, cette affaire-là. En fait, ça s'était mal mis dès le départ, dès que j'avais croisé Torben dans la foule au crépuscule. Nos rapports semblaient voués à n'être que tendus et houleux – Dieu savait combien j'aurais voulu qu'il puisse en être autrement. Je ne rêvais pas de quelque douce romance mièvre et sucrée, bien évidemment : son tempérament comme le mien ne nous y inclinaient pas. Mais une amitié sereine aurait largement suffi à me contenter. Même cela semblait hors de portée : je pus sentir tout le poids de sa hargne alors qu'il m'intimait sèchement de me taire. Je ravalai la réplique cinglante qui me venait aux lèvres : il n'était pas vraiment responsable. J'étais épuisée, couverte de sang, de boue, moulue et choquée : il devait être à peu de choses près dans le même état que moi. Je ne cessais de revoir devant mes yeux les images terribles de la tuerie : le dernier regard de cet homme égorgé par mes mains repassait en boucle dans mon esprit blessé. La voix sèche de Torben agit sur moi comme un électrochoc : je le lâchai comme si son contact m'avait brûlée, peinée au fond de son attitude. Je n'avais rien fait de mal : j'avais juste besoin d'un minimum d'empathie, de compassion, de soutien. Le genre de choses que deux soldats doivent normalement se fournir l'un à l'autre. Mais lui semblait au-delà de ces normes et de ce code de conduite qui touchait si fort à l'honneur. Les derniers mois semblaient l'avoir dépouillé de toute trace d'humanité, et cela me désolait, car je sentais obscurément en avoir été l'une des causes. Pas la seule, pas la plus importante : mais l'une des nombreuses petites pierres de l'avalanche.

Il s'arrêta. La sortie des égouts était proche – rapidement, il m'indiqua que je pouvais sortir. Je m'accrochai en glissant aux montants de l'échelle et finis par émerger, dans un état révoltant, de la bouche d'égouts. Heureusement, il faisait nuit : de jour, nous aurions été bien trop visibles. Cela voulait également dire que les créatures surnaturelles étaient de sortie, et avec tout le sang dont nous étions imbibés, l'une d'elle réussirait peut-être à nous traquer dans les égouts. Impossible de le savoir avec certitude. Je me redressai aux côtés de Torben : il m'indiqua du menton la silhouette obscure d'un grand manoir. Hein ? C'était là qu'on allait ? Décidément, mon collègue avait une grande classe quand il le voulait bien. Un manoir, rien que ça !

« Hé bah. C'est de la planque de luxe... »
Rien à voir avec les quelques taudis éparpillés sur le territoire que je m'étais aménagés. Au moins, dans cette baraque, on aurait sûrement de l'eau pour les douches. Des pansements pour panser nos quelques plaies – quoique je ne me pensais pas blessée. Des vêtements de rechange aussi, même si une garde-robe de vampire n'était mon idéal vestimentaire absolu. Au moins, je serais propre et plus ou moins intacte. Résultat inespéré compte tenu de la manière dont la nuit avait débuté. Il y aurait certainement aussi une cave à vin bien approvisionnée, si Torben ne l'avait pas vidée lors de ses précédents visites : une fois convenablement récurée, j'irais plonger mon nez dans le placard à liqueurs. J'avais fort besoin d'une bonne rasade, voire deux, pour atténuer un peu le traumatisme de cette nuit improbable.

Je suivis mon collègue vers l'entrée qu'il s'était appropriée. Nous pénétrâmes dans le manoir silencieux sans faire plus de bruit d'un souffle d'air : l'air était épais et lourd, comme celui d'un tombeau. Il n'y avait rien ici – rien de vivant. La vérification de routine, dans l'état fort peu glorieux dans lequel nous nous trouvions, nous prit un bon quart d'heure. Le manoir était grand, et les escaliers difficiles à négocier avec les douleurs dont j'étais percluse. L'eau chaude me ferait du bien. Oh oui – j'allais m'enfoncer dans le bain le plus chaud que je pourrais supporter et y rester jusqu'à la fin de mes jours, ou bien tâcher de me noyer pour oublier un peu tout ça. Je redescendis du premier étage sur ces joyeuses considérations, interceptant le regard morne de Torben au moment où je le rejoignis au rez-de chaussée. Tout était sécurisé. Nous étions tranquilles pour le reste de la nuit, et les issues soigneusement barricadées nous mettaient à l'abri de toute intrusion, du moins pour un temps. Torben avait l'air au bout du rouleau. Quelque chose le rongeait, quelque sombre préoccupation dont je ne savais rien et dont je n'étais nullement responsable.

Vie pourrie. Monde en ruines. Je ne pouvais rien faire pour arranger ça, et de toute manière c'était trop tard : les dommages étaient irréparables. Il en sortait changé et moi ravagée. Deux loques accrochées à leur mission comme des puces à un rat crevé. C'est tellement pathétique. Un rire nerveux m'échappa. J'émis quelques hoquets hystériques, une douleur me vrillant les côtes à chaque inspiration. Incapable de m'arrêter, victime de mes nerfs qui relâchaient d'un coup un peu de la tension accumulée, j'aurais pu continuer à rire ainsi un moment, si Torben ne m'avait pas giflée à la volée. Le coup avait porté : il n'avait pas retenu sa force et je vis trente-six chandelles alors que mes dents entaillaient l'intérieur de ma joue, répandant à nouveau un goût cuivré familier sur ma langue. Je virevoltai sur moi-même sous la violence du choc avant de percuter le mur de pleine fouet et de me rattraper à l'encadrement de la porte pour ne pas tomber, à bout de souffle.

« Merci. Je suis désolée. Je sais pas ce qui m'a pris. Les nerfs... »
Calmée. De nouveau moi-même. Il allait vraiment falloir que je me repose : j'étais à deux doigts de craquer et le sombre regard de mon compagnon ne m'aidait pas à me rasséréner. J'étais soldat, oui, j'étais Andréa Donwood, guerrière du peuple et maintenant meurtrière, mais j'étais aussi cette adolescente écorchée vive qui ne savait pas se préserver, et je ne voulais qu'une chose : me rouler en boule dans un coin et lécher mes blessures. Ma tête me faisait mal : la gifle de Torben avait réveillé une migraine qui promettait d'être affreuse si je ne m'enfonçais pas rapidement dans un bain revigorant. Lui aussi avait l'air prêt à s'écrouler ou à massacrer quelqu'un : je ne savais même pas s'il était blessé.

« J'imagine que tu sais où sont les salles de bains. Et les pansements. Tu es blessé ? »
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Dim 24 Avr - 12:23

    Andréa regarda dans la direction de la bâtisse, visiblement impressionnée. Savait elle seulement comment j'avais « acquis » l'endroit? Je n'en savais rien, je ne savais même pas si les autres chasseurs de la HCV avaient accès aux comptes rendus et aux rapports portant sur les missions des collègues. Au final, je ne savais que bien peu de choses sur les méthodes de fonctionnement de la boîte pour laquelle je bossais. Moi, je me rappelais très bien des circonstances. Une cible. Je ne me rappelais même plus le nom de la créature. Tout avait été fait rapidement. Il ne s'était même pas défendu, il avait cru pouvoir me résonner ou m'acheter. Deux balles en plein coeur, une troisième dans la tête. Et le tout avait explosé en viscères sanguinolentes sur son magnifique bureau de chêne. Ce qui avait provoqué les hurlements du servant humain qui bossait là. Mais l'homme, trop soucieux de garder sa minable petite vie, m'avait donné accès à toutes les richesses du manoir. Des pièces uniques, qui m'avaient rapporté gros au marché noir, tandis que j'avais rendu à l'Eglise les objets ecclésiastiques que collectionnait le vampire. Je m'étais fait une petite fortune personnelle sur le dos du boulot, mais c'était pour la bonne cause. Je m'étais armé en conséquence pour libérer ma soeur. Explosifs militaires, fusils d'assaut, fusil mitrailleur, un fusil à lunette, une foule d'armes de poing, des munitions en argent. De quoi faire un véritable carnage. Quand je pensais que toute cette fortune en armement était peut être à l'heure actuelle en train d'être pillée par les flics me faisait froid dans le dos, mais après tout, j'étais toujours en vie. Et tant que je l'étais, je n'abandonnerais pas Hannah à son triste sort.


    | Récupérée à un vampire. Faut être discret. |


    Quand j'y repensais, personne n'avait jamais été au courant que l'endroit avait été abandonné par son précédent propriétaire. J'imaginais mal Gyptian me balancer aux flics et faire de l'endroit un lieu surveillé; ce mec là avait simplement eu trop peur pour que je le laisse peser une menace sur mes épaules. Bien sûr, on ne pouvait pas non plus trop présumer des gens que nous ne connaissions pas. Sans un bruit et sans un mot pour ma camarade, j'escaladais la grille de fer. Il ne nous fallut que quelques instants pour pénétrer à l'intérieur. J'ouvrais la porte en utilisant une vieille clef rattachée à un trousseau que je sortais de l'intérieur de ma veste. La lourde porte de chêne bascula et dévoila l'endroit. Ca puait le renfermé, et ça ressemblait tout à fait à l'idée qu'on se faisait d'une antre à vampires. D'une ancienne antre, plutôt. Ca sentait la mort et la poussière. Je soupirais légèrement en entrant à l'intérieur, la fatigue pesait de plus en plus lourdement sur mes épaules, alors que la raison de tant de lassitude m'apparut sous forme de flash mémoriels qui brûlèrent mon esprit. Le corps nu de Jana contre le mien, soupirant de plaisir. La route menant à Glasgow, alors que j'étais ivre. Le coup de feu qui avait finalement atteint ma femme. Mon ancienne femme. Et tout ce chambardement. La balle qui avait ôté la vie à ce policier. Et l'autre, rentrée dans la poitrine d'un collègue du premier, qui s'était sans doute avérée tout aussi létale. Avec Andréa, nous inspections chaque pièce avant de s'accorder le repos dont nous avions besoin.


    Finalement, la jeune femme monta sans un bruit à l'étage, sans doute dans l'espoir de se rafraîchir. Elle semblait avoir du mal à grimper. Normal, après deux heures passées dans les égouts à bon train. Mais elle redescendit après avoir fouillé l'étage. Elle voulait de la compagnie, donc. Et merde. C'est alors qu'Andréa me tira de mes sombres préoccupations en riant, de plus en plus fort. Elle pleurait presque, et se tenait les côtes. Elle devenait folle, hystérique. Cela me rappelait Anders, en Tchétchénie. Anders le fou. Je me levais donc, m'approchais, et giflais violemment Andréa. Il fallait qu'elle se relève. Nous n'avions pas le choix de toute façon. Continuer à vivre. Survivre, envers et contre tout. La jeune femme vacilla contre le mur et se rattrapa à la porte. Je n'avais pas sensation d'être allé trop fort. Elle était un soldat, tout comme moi. Et un soldat, ça encaisse et ça se tait. Elle s'excusa finalement, et m'expliqua que c'était les nerfs.



    | Pas de problème. On peut pas tous supporter de la même manière ce qu'on a fait ce soir. |


    Je m'éloignais d'elle, lui tournant le dos. Regarder Andréa me ramenait à mes propres erreurs. Seigneur Dieu, Jana... Je m'en voulais affreusement pour lui avoir tiré dessus, tout comme je nourrissais des sentiments particulièrement violents à son encontre depuis sa trahison. J'avais été joué et manipulé. Je devrais bientôt lui faire face. Cela allait avoir un impact sur le boulot, c'était certain. En tous cas, je me dirigeais vers le cellier. J'avais besoin d'un remontant. De la bouteille. Ce soir, c'était permis. Personne ne viendrait nous chercher ici. La traque ne commencerait que demain. Et je me préoccuperais du démon qu'était devenu Jana demain, aussi. Comment avait elle pu me faire ça, après tout ce que nous avions vécu? Et toutes les horreurs que j'avais faites au nom de la vengeance, quel sens leur donner désormais? A quoi bon continuer? Je me sentais las, et un poids terrible peser sur mes épaules. Je ressortais une vieille bouteille de bourbon d'un des meubles, et venait la reposer sur la table. Les paroles d'Andréa résonnèrent à mon oreille, sans que je sache vraiment ce qu'elle venait de me dire. Tiré de mes pensées, je finissais par relever la tête.


    | Hein? Quoi? |


    Comprenant subitement, je reportais mon regard sur mon corps. Poisseux de sang par endroits. Mais ça allait, j'en étais sûr. J'avais mal partout mais je ne sentais plus rien.


    | Non, ça va. Tu trouveras tout ça en haut, même si ça m'étonnerait que tu trouves des pansements. Dans la chambre de l'ancien proprio tu as de vieux vêtements, tu peux les déchirer pour t'en faire un garrot si t'es blessée. |


    Je me sentais affreusement mal. Ma tête tournait de plus en plus violemment, et une douleur sourde me serrait le coeur. Je me sentais sur le point de défaillir. Et ma main avait recommencé à trembler. Presque nerveusement, je débouchonnais la bouteille pour m'en servir un verre, que j'engloutissais d'un coup. Je n'eus pas le temps de réfléchir à ce que j'allais dire.


    | Andréa. Jana est revenue. Elle est revenue. Elle est de nouveau là. Jana est là, elle est revenue... Elle est revenue. |

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Dim 24 Avr - 17:24

Il n'avait pas l'air très attentif. Lui aussi devait ressasser les récents événements, encore que... Je savais qu'il avait été soldat. Qu'il avait répandu la mort autant qu'il l'avait constatée frappant ses frères d'armes. Il était plus accoutumé que moi aux derniers souffles. Plus endurci... Plus solide. Je ne pensais pas que les meurtres de la soirée l'aient particulièrement affecté. Pas lui : il était bien plus résistant que ça. Bien plus résistant que moi, avec mes faiblesses et mes atermoiements de femme trop attachée encore à ce bien précieux qu'était la vie. Mais d'un autre côté... Je savais qu'il voulait toujours protéger les innocents, avant. Qu'il avait toujours tenté de limiter les pertes civiles autant que possibles : Silviano me l'avait cité en exemple quand j'avais rejoint HCV. Et déroger à ce grand principe ce soir avait dû l'affecter tout de même, même s'il semblait encaisser le choc.

Quelque chose d'autre le tourmentait. Quelque chose sur lequel je n'avais aucune prise, aucun contrôle, aucune influence. Je n'aimais pas le voir comme ça, si visiblement ailleurs. Il me répondit distraitement, sans sembler trop prendre garde à ce qui se passait. Pris au piège de ses propres démons, et une bouteille à la main. Je fis demi-tour, lui tournai le dos pour rejoindre l'étage sur ses conseils, lorsqu'il lâcha ces quelques mots entrechoqués qui semblaient si fort l'affecter. Mon cœur rata un battement. Je savais bien sûr qui était Jana – il m'avait raconté leur bien sombre histoire après cette nuit maudite où j'avais détruit tout ce qu'il y aurait jamais pu y avoir entre nous. Interdite, je me retournai vers lui, faisant voler mes mèches souillées de sang. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte sur une foule de questions qui ne sortaient pas. Inconsciemment, je retenais mon souffle. Sa main tremblait sur la bouteille. Son regard était comme fou. Hanté. Une vague sournoise d'angoisse m'envahit toute entière. Je ne savais pas ce qui se passait. Je savais qu'il la croyait morte. Enlevée et vraisemblablement tuée par un vampire qui avait ce faisant détruit sa vie et tout ce à quoi il attachait prix. Revenue ? Mais comment ? Pourquoi ? Je n'y comprenais rien et cela, ajouté à tout le reste, c'était trop. Beaucoup trop. Je refermai la bouche sans avoir émis un son. Je ne savais pas trop ce qu'on pouvait lire dans mes prunelles agrandies soudain, mais je sentais l'horreur tourbillonner en moi et me mettre le cœur au bord des lèvres. Une nausée insidieuse me tenait et j'avais besoin de me ressaisir. Je secouai la tête plusieurs fois, incrédule, les narines pincées, avant de faire volte-face et de quitter la pièce en trombe.

De violents hauts-le-cœur me retournèrent l'estomac au-dessus des toilettes, sans aucun effet. Je n'avais rien mangé depuis des heures et je n'avais rien à rendre, à part une bile âcre qui me brûla la gorge. J'étais juste... choquée. Traumatisée par le sang répandu et par cette ultime révélation qui me venait comme un coup de grâce. J'avais besoin d'un bain... Je commençai par retirer mes vêtements imprégnés de sang, puis par me rincer rapidement sous la douche pour ôter la plupart du sang coagulé sur ma peau. Ensuite seulement, je me plongeai dans l'eau brûlante, au milieu d'un nuage de vapeur dense. Aaaah. Ça faisait du bien. Mon épiderme hurlait sous la morsure de l'eau si chaude, mais cela détendrait mes muscles et dénouerait la tension. Je fermai les yeux et me laissai aller. Plus de soucis. Plus de remords. Juste mes pensées à la dérive... Tout ce sang. Ces morts. Et le sentiment de toute puissance qui m'avait saisie et prise au dépourvu. Qu'on se sent grand de pouvoir influer sur la vie des autres... J'avais senti la séduction, l'appel de la tentation : je l'avais identifiée comme telle et je saurais m'en méfier. Je ne voulais pas prendre goût à tuer. Inconsciemment, quelques paroles me revinrent en mémoire et je me mis à fredonner sans y penser. « Now all I want to know is how to go, I've tasted blood and I want more, more, more... » Avant de me redresser brusquement en position assise, soudain totalement concentrée. Ces paroles, le Rocky Horror Picture Show, et bien sûr la célébrissime Touch-a touch-a touch-me. Tout à fait le genre de chanson à susurrer à un Torben au-delà des bornes de l'épuisement... Je me giflai mentalement, remerciai le Ciel qu'il n'ait pu m'entendre depuis le rez-de-chaussée, et me focalisai un peu sur ma personne qui avait besoin d'un bon lavage. Un filet de sang s'était dilué dans l'eau. J'avais une estafilade assez nette sur la cuisse – étroite, mais profonde, et le savon l'irrita tout en la nettoyant. Je sortis du bain, vidai l'eau, rinçai la baignoire. Mécaniquement. J'avais mis mon corps en pilotage automatique pour éviter de penser à ce que Torben avait dit avant que je ne prenne glorieusement la suite. Ma nausée s'était dissipée et je me sentais prête maintenant à en parler.

Je mis le nez dans les placards – de vieux vêtements. Dans une commode, des vêtements féminins, mais peu appropriés à la compagnie de Torben. J'enfilai néanmoins les dessous minimalistes que j'avais débusqués et dont le tissu ne couvrait vraiment qu'une portion tout à fait symbolique de mon anatomie. J'aurais voulu pouvoir enfiler l'un des pantalons des placards, mais ils étaient tous bien trop grands pour mon petit gabarit. Soupirant, je me résignai à me glisser dans le fourreau de cuir lacé d'un pantalon qui était, lui, totalement à ma taille, avant de saisir une chemise dans la penderie pour l'enfiler. J'avais pansé ma plaie avec la manche déchirée d'une autre, et la douleur pulsait en sourdine, calmée. Je restai pieds nus et descendis au rez-de-chaussée affronter ce qui m'y attendait. Ce n'était plus du sang mais de l'eau qui dégouttait de mes cheveux humides, et cette propreté toute récente me rassérénait.

Torben était toujours là. Une deuxième bouteille avait rejoint la première. Sans mot dire, je saisis ladite bouteille, en portai le goulot à mes lèvres, et en ingurgitai plusieurs gorgées qui me brûlèrent la gorge. Une bonne rasade plus tard, je reposai le bourbon devant Torben, tirai une chaise, et m'installai face à la table. L'alcool me réchauffait l'estomac et ce remontant m'avait fait du bien. Je me sentais de taille maintenant à supporter ce qui allait suivre et qui s'annonçait plutôt éprouvant. Je relevai les yeux, les braquai dans les siens. Il avait toujours ce regard un peu perdu, presque halluciné : le mien était redevenu stable et solide. La guerrière n'était jamais tapie bien loin de la surface et je faisais appel à cette force d'âme qui avait été mon trait personnel pendant des années. Je voulais être capable d'entendre ce qu'il dirait – capable de l'aider dans cette épreuve. Digne de ce serment que nous avions prêté tous les deux, et une sœur d'armes digne de lui. A mon tour de lui venir en aide, si je le pouvais...

« Raconte-moi tout. »
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Lun 25 Avr - 17:38

    Mes paroles avaient voilé la conversation d'une chape de plomb. Un peu étrangement, le poids de cette révélation m'avait délivré de la vérité. J'assimilais enfin, pour la première fois depuis la veille, ce que le retour de Jana impliquait réellement. Tous ces mensonges, toutes ces choses que j'avais faites... En vain. Tout cela n'avait servit à rien. Il n'y avait jamais eu personne à venger, il n'y avait jamais eu de corps à enterrer, même symboliquement. Et pour cause, celle que j'aimais n'aurait eu que faire d'un cercueil, qui lui aurait peut être simplement servi de lieu de repos. J'avais horriblement mal à la tête, comme si j'étais resté trop longtemps éveillé. Etait ce le cas? Je ne me rappelais plus de la dernière fois où j'avais pu fermer les yeux. Ceux ci d'ailleurs, me faisaient très mal. C'était comme si la faiblesse de mon corps me trahissait, et que je ne parvenais pas à m'en défaire. C'était étrange, mais je savais que cela aurait dû arriver un jour ou l'autre. Cependant, si mon corps tout entier était engourdit par la fatigue et les privations, je n'avais plus vraiment mal nulle part. La souffrance n'était pas quelque chose que je redoutais, mais je savais mes organes malades et décrépis par la maladie. Le sang de vampire, de Jana, que j'avais ingurgité, m'avait il sauvé? Je n'en savais rien. Pour ce que j'en savais, c'était largement de l'ordre du possible. Jana... Ma bénédiction, et ma malédiction. Le bien de nos retrouvailles, le malaise profond de sa nouvelle nature. Cet amour éternel que je lui vouais toujours, alors qu'elle me poignardait dans le dos. Et, pire que tout, j'avais failli la tuer. Pourquoi au nom de Dieu s'était jetée devant Krystel pour la protéger?


    Andréa semblait ne pas comprendre, sous le choc de la révélation. Je n'avais même pas le coeur à rire de la tête qu'elle arborait, et ne pouvait pas non plus m'en moquer. Le temps s'était comme arrêté. Difficile compréhension. Dévastation de l'absolu. Elle ne comprenait pas. Je n'avais pas compris non plus, et il me semblait certain que je ne tenais sans doute toujours pas les tenants et les aboutissants de ce miraculeux retour à la vie de celle que j'aimais. Comment me positionner par rapport à elle? Ennemie, ou amie? Elle avait visiblement choisi le parti adverse, alors qu'elle m'avouait la vivacité perpétuelle de ses sentiments à mon égard... Tout en sachant qu'elle avait oublié son existence humaine. Paradoxe que je n'arrivais pas à trancher. Que dire? Que faire? Je ne savais pas. Boire était la solution à court terme. Mais après? Je n'en savais rien. Je remarquais à peine Andréa s'enfuir de la pièce, comme prise de panique et d'étourdissement après la pesante révélation que je venais de lui faire. Assurément, elle n'était pas plus prête que moi à voir pareil changement basculer ma vie. Existence à laquelle la chasseresse était liée, depuis cette fameuse nuit dans un manoir analogue, lui aussi dépourvu fraîchement de son vampire de propriétaire. Je ne réagissais pas à cette fuite. La folie de la jeune femme la poussait sans doute à se réfugier dans sa solitude pour traverser cette véritable tempête. Je décidais de l'attendre, sachant très bien que l'impétuosité de la jeunesse me la ramènerait pour des explications. Alors, je décidais de m'asseoir. Je prenais place dans un canapé, me laissant tomber dedans. D'une main, je saisissais la bouteille sur la table. Je la reniflais. Pas bon.


    Je me levais mécaniquement pour aller en chercher une autre. L'étiquette me convainquit. Je me servais le liquide ambré dans un petit verre et me laissais de nouveau tomber dans le canapé. Le regard perdu dans le vague, je laissais mon corps à son agonie de fatigue. Chacun de mes muscles me semblait mort et pesant. Je goûtais l'alcool. Un haut le coeur fut nécéssaire avant que mon organisme n'assimile la boisson qui le meurtrissait chaque fois un peu plus. Cela me fit beaucoup du bien. J'entrefermais les paupières, savourant le goût âcre de ma déchéance. Je revoyais son visage, son regard si appuyé, si sombre. Je sentais l'odeur et la douceur de sa peau contre la mienne. L'emballement de mon coeur fut terrible à l'évocation des souvenirs charnels de ces retrouvailles avec ma femme. Jana. Elle était ressortie tout droit de l'enfer où elle avait été envoyée pour me revenir entière, ou à peu près. Cela soulevait en moi de nouvelles interrogations. Les vampires avaient ils une âme? Etaient ils capables d'aimer? Je ne pus m'empêcher d'espérer au fond de moi qu'elle soit même capable de contrôler sa soif, de sorte à ce qu'une vie ensemble soit de nouveau envisageable. Dans l'état de fatigue dans lequel je me trouvais, je ne savais trop me rendre compte si j'étais tout à fait réveillé ou endormi. Mais mes pensées, guidées par le sang ingurgité de Jana, me guidèrent tout droit vers un regain de souvenirs quant à la relation que nous avions eu derrière son lieu de travail « provisoire ». Je me sentais coupable d'avoir ainsi succombé à mes pires faiblesses; l'amour éternel que je vouais à ma femme, ainsi que la tentation terrible qu'elle avait exercé sur moi. Mon Dieu, sauvez moi...


    Un petit bruit me fit revenir à moi. Douloureusement, je rouvrais les yeux. Je fus ébloui par la légère lumière de la pièce, je me sentais faible et fatigué.Andréa était de retour. Rhabillée, et lavée. Elle ne sentait plus rien, contrairement à moi. Elle me toisa d'un regard neutre et m'intima l'ordre de tout lui raconter. Elle avait été jadis honnête avec moi avec ses faiblesses. Je n'hésitais pas un seul instant à lui montrer cette plaie béante pratiquée à même mon âme. Je ressentais cependant le besoin de boire, aussi portais je mon verre à mes lèvres.



    | Hier soir, j'avais fini de tout préparer pour libérer Hannah. Je suis repassé au Crazy Fish à Glasgow. |


    Nulle honte à l'évocation du nom de la boîte de strip taese -d'aucun dirait bordel- de Glasgow, seulement la vérité.


    | J'y ai vu une danseuse. Je n'osais croire ce que j'avais sous les yeux. Elle était là. Juste devant moi. Elle dansait pour tous ces hommes présents. Je n'y ai pas cru, mais je me suis approché. Elle ne m'a pas reconnu. Je l'ai alpaguée un peu plus tard. C'était bien elle. Ma Jana, tu comprends? Seigneur Dieu, juste devant moi, je pouvais presque la toucher... |


    Je retenais mon corps tout entier qui ne demandait qu'à exploser. Je me forçais à boire un verre supplémentaire.


    | J'ai pu parler avec elle, en dehors du bar. Elle ne se souvenait plus de moi. Putain, elle ne se rappelait plus de rien! C'est à ce moment là que j'ai vu qu'elle était devenue vampire. Vampire. J'ai vu ses crocs. Je les ai vus. Elle est comme eux, maintenant. |


    Je tremblais tout entier, et terminais mon verre d'une traite. Je ne ressentais pas le besoin de lui étaler toutes mes retrouvailles avec ma Dame, mais je ne pus m'empêcher de ne pas lui épargner le plus dangereux. Je braquais mon regard droit dans celui d'Andréa.


    | J'ai été blessé. Elle m'a soigné. Avec son sang. Tu comprends? On a fait ça dans la rue, derrière le bar. |

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Jeu 28 Avr - 0:26

Il avait besoin de boire. Après la rasade que je m'étais enfilée, je n'avais pas vraiment de reproche à formuler – la brûlure de l'alcool dans ma gorge m'avait curieusement réchauffée et j'avais eu bien besoin d'un remontant pour digérer cette révélation qui pesait sur moi comme une chape de plomb. Le bain m'avait fait du bien – j'avais pu dénouer les tensions de mon corps et me focaliser sur les nœuds que faisait mon esprit, cherchant à comprendre ces paroles défiant toute logique. J'étais perdue. Complètement. Ma relation chaotique avec Torben commençait à peine à se stabiliser – voilà que cette Jana tombait de nulle part et chamboulait tout à nouveau. Je sentais qu'il était totalement perturbé, et je savais, instinctivement, que la manière dont j'allais prendre la nouvelle, réagir et me comporter dans les minutes qui suivraient décideraient de la nature de nos rapports pour les mois à venir – je n'étais pas certaine que vous vivrions encore une année. Comment réagir, Seigneur ? Comment ? Quoi lui dire, quoi penser ? Je ne savais même pas par où commencer. L'écouter sûrement. Me raconter. Tout ce qui s'était passé. Ô Sainte Marie, Mère de Dieu...

Le Crazy Fish. Cela ne m'étonnait pas. Je connaissais la boîte de nom et je savais ce qu'il s'y passait. Un club de strip-tease – un des endroits dans lesquels j'imaginais très bien Torben, et cela ne me choquait pas le moins du monde. J'avais moi-même brièvement fait partie d'un club de ce genre, il y avait... oh, cela me semblait toute une vie. Avant HCV. Avant Silviano, avant la mission, avant la Foi. L'évocation de mes années de perdition libéra une bouffée de souvenirs qui me sautèrent au visage inopinément. Le comptoir de bois, ciré et lustré, mais entaillé de mille marques de talons aiguille. La barre de métal, si froide au début, tiède à la fin, gagnée par la chaleur des corps qui s'y enroulaient. La pénombre, la fumée des cigarettes. L'odeur de l'alcool. La lueur de désir primaire dans les yeux des hommes pendant le show, la musique – et l'odeur de sueur dans les chambres, après, quand un client fortuné payait gros pour toucher une des danseuses tant convoitées. Au bout d'un moment, j'avais eu assez pour claquer la porte et m'installer dans une petite chambre misérable. Seule, et tranquille – plus en tout cas que dans ce club sordide. Le voix de Torben qui reprenait son explication fit éclater mes réminiscences comme autant de bulles de savon, et je raccrochai les wagons pour revenir au temps présent. Incrédule, je murmurai, pour moi-même.

« Vampire... »
Vampire. Sa femme, vampire. Mon cerveau s'isola encore une fois, et l'espace d'un instant, je me mis à sa place. Lui qui était parti en guerre contre les enfants de la nuit pour venger son épouse assassinée, lui le fanatique dévoué à la cause, lui le loyal serviteur de Dieu dans cette croisade contre la marée des Ténèbres – lui, qui pleurait si fort sa femme perdue, il l'avait retrouvée sous les traits d'une de ces abominations qu'il détruisait méthodiquement. Je n'osais même pas imaginer le choc que cela lui avait causé. Amnésique, en plus – aucun souvenir des instants partagés, de la tendresse passée. Je savais pas Torben que son mariage avait été couronné de félicité – comme il avait dû souffrir d'en voir toute trace effacée en Jana. Quelle tragédie, Seigneur... Quelle monstrueuse horreur vous lui infligée. Quelle insigne cruauté vous leur avez infligée – à lui, à elle, à tous les deux.

Sa dernière phrase cependant m'ancra dans le présent. Il avait délaissé son verre un instant – planté les yeux dans les miens. Je me sentis soudain oppressée, prisonnière de ce regard inflexible et inexorable, prise au piège sans aucune possibilité de me dérober. Je suis instinctivement que je n'allais pas aimer ce qui suivrait. Et il me raconta la fin. Sang. Rue. Oui, je comprenais. Très bien. Trop bien, même. J'aurais voulu m'enfuir en hurlant. Me débattre. Pleurer. Frapper. Tuer. Tout, pour évacuer ce maelström infernal qui s'engouffra dans la fracture béante de mon cœur soudain brisé. Tout, pour oublier le sentiment terrible d'abandon qui pesa soudain une tonne sur mes épaules déjà bien chargées. Mais je ne pouvais pas. Pas maintenant, pas là, pas comme ça. Torben emprisonnait toujours mon regard dans le sien, et je ne pouvais pas me montrer faible. Il avait besoin de moi, besoin que je sois forte, cette fois, pour nous deux. Même si notre combat n'était pas le même. Même si cet aveu avait tué ce qu'il restait d'optimisme en moi. Il m'avait fait confiance, et j'avais juré de ne plus l'importuner... Alors je me concentrai. Appelai la guerrière des tréfonds de mon être, rassemblai cette force que j'avais éparpillée çà et là. J'inspirai à fond – si je parvenais à ne pas pleurer, la partie serait gagnée.

Nul sanglot ne se présenta. Ma cuirasse était bien bouclée et je l'avais remise en place sans ciller, après toutes ces années où je l'avais laissée de côté à HCV. Me couper de tout. Enfouir la douleur, noyer la souffrance – ravaler le cri qui menaçait de s'échapper, ce hurlement primitif qui montait de mes entrailles, celui de la femme blessée qui clamait sa peur et sa douleur à la face du monde. Étouffé. Je n'en laissai rien paraître. J'inspirai à fond, et appelai à mon secours les dieux de tous les panthéons. Qu'on me donne la force. Sainte Marie, Mère de Dieu. Je n'ai nul droit d'élever ma prière vers toi – je te conjure de m'entendre, quand même... Nourris-moi de ta bonté. Emplis-moi de ta sérénité. J'en ai tellement besoin... Un instant, un seul, je baissai les paupières, fermai les yeux. Rassemblai tout ce que je pus trouver de calme intérieur pour apaiser le tumulte de mon esprit. La plainte rauque et primitive qui s'élevait dans un coin de mon être baissa de volume. La douleur était là : la morsure aigre de la jalousie se faisait sentir, je l'admettais pour ce qu'elle était, et je la maîtrisai. La logique et la raison étaient venues à ma rescousse, et je mis tout cela de côté : je m'en occuperais plus tard. La priorité, là, c'était Torben – Torben, et le chaos qui le guettait. Je rouvris les yeux. Son regard n'avait pas dévié. J'y ancrai le mien – qu'il puisse lire en moi tout ce qu'il voulait. Plus de faux-semblants. Je n'aimais pas ça : mais je l'aiderais de mon mieux à surmonter tout cela, à sauver Hannah, même à revoir sa Jana s'il le voulait.

« Je... comprends. Je suis choquée qu'elle soit en vie, je ne m'y attendais pas... Je pensais qu'elle était morte, d'après ce que tu m'as dit. Et elle est... vampire. Mon Dieu... Tu dois... Ça doit être tellement dur pour toi, avec la mission, et tout le reste. Je n'imagine même pas ce que tu ressens, je... »
Tu t'enfonces, Andréa. Va droit au but. Il n'a pas besoin de ton babillage. Il a besoin d'autre chose, il a besoin de parler, lui : il a besoin de soutien. D'aide. Pense à ce que tu voudrais faire à sa place. Pense à ce qu'il a besoin d'entendre. Pense à ce qu'il attend de toi : tu es la seule à pouvoir lui venir en aide, à l'instant présent. Silviano n'est pas là, Thomas non plus. Tu n'es sûrement pas son premier choix de confidente, mais tu es là, et il te fait confiance. Parle ! Fais quelque chose ! Montre-toi digne de ces vérités qu'il t'a données, digne de la confiance qu'il a placée en toi, même si tu ne la mérites pas. Tu es une soldate de Dieu, la guerrière du peuple : agis ! Agis !

« J'imagine que tu veux la sauver. Ou au moins, la revoir. Je suis prête à t'aider autant que cela m'est possible. Tu n'as qu'à me dire ce que tu attends de moi. »
L'essence de l'humanité est la valeur qu'elle accorde au sacrifice. Je ne savais plus quel grand auteur avait dit cela, mais il avait ô combien raison. Je voyais en face de moi une âme en peine, et de surcroît c'était celle de l'homme dont je m'étais bêtement éprise. Je ne voyais plus qu'une seule chose : sa souffrance, et la déchirure sanglante de son être. Il était en ruines, en loques : son âme était éparse, en lambeaux déchiquetés, et c'était à moi de les rassembler, autant que je le pouvais. Sa lumière, son étincelle de vie, son espoir de rédemption, c'était cette Jana merveilleuse et inconnue que je jalousais férocement mais que je ne parvenais pas à haïr, elle, pauvre jouet de la cruauté de l'univers. Que pouvais-je y faire, si elle avait réussi là où j'étais condamnée à échouer ? Ce n'était pas sa faute, ce n'était même pas la mienne, ni celle de Torben. C'était la fatalité. Je pouvais me rouler en boule dans un coin pour pleurer, ou me dresser dans le courant et lutter pour sauver ce qui pouvait l'être. J'allais me battre. J'étais née pour ça : si au moins Torben trouvait le bonheur dans cette sombre comédie que nos vies étaient devenues, j'en serais heureuse, pour lui. Mon propre bonheur viendrait peut-être plus tard, de son propre chemin, inattendu et inespéré : j'étais en tout cas bien trop désenchantée pour y croire encore.

Mes yeux braqués dans les siens. Franchise absolue. J'étais bel et bien prête à tout sacrifier pour une chance de lui offrir ce qu'il recherchait. Personne ne saurait jamais combien il m'en coûtait, mais pour une fois, je me montrerais adulte et responsable, et cesserais de rechercher ce que je ne pourrais jamais avoir et qui serait vraisemblablement à jamais hors de ma portée. Mais mon désir de l'aider était intrinsèquement sincère. Il le voyait forcément. Il savait lire en moi – depuis les derniers événements, ma confession et cette douloureuse confrontation, il le pouvait. Je lui avais donné les clés de mon esprit enfiévré, et il avait su le déchiffrer. Il ne pouvait faire autrement que voir ce qui se cachait dans les tréfonds de ma psyché. J'étais folle, oui. J'avais bien assez de lucidité pour le réaliser. Je m'étais entichée d'un homme qui n'avait jamais été pour moi et j'avais saccagé nos deux vies en essayant de le préserver de mon influence nocive. Mais je m'étais battue pour garder la tête hors de l'eau. Plus de drogues, plus d'orgies. Plus de sang de vampire. Plus de vampire, tout court. J'étais fiable. Autant qu'on puisse l'être dans ce monde de folie, de chaos, de déraison. Autant qu'on pouvait l'être face à la marée des ténèbres qui déferlait sur nous. Les événements de la soirée le montraient amplement. Ce vent surnaturel, ce rire démoniaque... Nous allions vers de bien sombres jours. Mais si l'humanité en était réduite à se tenir coite et à se terrer en attendant la fin, alors je ne voulais plus être humaine. J'étais une soldate. J'avais une mission, et cela m'empêcherait de céder à la panique. Il me fallait un but, un objectif. Si Torben voulait sauver Jana, si Torben voulait retrouver sa muse et son étincelle, cela serait ma croisade.

Le fardeau sur mes épaules s'allégea. J'avais décidé. Je ne pleurerais pas. Tant pis pour mon cœur réduit en fragments massacrés, tant pis pour mes sentiments piétinés. Les soldats n'avaient pas besoin de ça. Je l'avais toujours su, et maintenant j'en avais la confirmation : les sentiments, c'était plus handicapant qu'autre chose. Il me restait à les verrouiller, à nouveau. Redevenir cette Andréa de glace que j'avais été pendant toute mon existence au sein de l'HCV. Torben m'avait rendu à mon humanité, mais je découvrais que je ne pouvais vraiment exister en paix qu'en me coupant d'elle. Ainsi soit-il. Jana était revenue : une vampire était entrée dans sa vie, il était temps pour la petite humaine de la quitter. Je carrai les épaules, me redressai sur ma chaise – mon regard n'avait pas dévié d'un iota. Ferme, droit, inébranlable. Ma décision était prise : mes moyens et mes capacités étaient au service de cet homme au bout du rouleau qui cramponnait sa bouteille comme une bouée dans la tempête. Il ne m'autorisait pas à lui donner mon amour : soit, j'acceptais et j'obtempérais. Mais il ne pouvait refuser ma loyauté.

Sainte Marie, Mère de Dieu. Ayez pitié... Ayez pitié de lui. Ayez pitié d'elle. Ayez pitié d'eux deux : et que sur Jana et Torben s'étende votre mansuétude et votre générosité...
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Mer 4 Mai - 23:31

[HJ; un miracle. Ce rp avec deux grammes xD. HJ'ai fait ce que j'ai pu popur me corriger, si y'a des coquilles, je m'en excuse. ]


    Je la revoyais, là, devant moi. Lascive, sensuelle. Cruelle. Elle savait déjà qui j'étais, j'en étais sûr, maintenant. Que nenni, son amnésie. Krystel l'avait envoyée. Contre moi, et moi seul. Pour me détruire. Je ne pouvais plus marcher, je ne pouvais plus aller seul. J'avais essayé tant que j'avais pu. J'avais tout fait pour que ça marche. Mais ce soir, j'avais pété un boulon. J'avais tiré. Comme si la pression sur la gâchette avait tout annihilé. Tout, jusqu'à la dernière miette. Je voyais l'enfer dans ses yeux. Ca me plaisait, je la rejoindrais volontiers, crachant s'il le fallait sur ma famille, sur ma soeur, cette proie à vampires. J'étais prêt à devenir comme elle. A marcher sous le sceau du démon, à dormir dans un cercueil et à me baffrer de sang. C'est ce que je me convainquis. Mais je savais au fond de moi que tout cela n'aurait été que mensonges. Elle m'avait rendu fou. Fou d'elle, un temps. Fou de son absence, ensuite. Et fou tout court, pour finir. Je n'étais plus surpris. La vie et le Seigneur prenaient un malin plaisir à me traîner dans la boue. S'ils voulaient jouer, ils allaient jouer. Je pouvais me montrer plus irascible qu'ils ne l'avaient jamais été. Seigneur de la Ruine, démon du massacre. J'étais sanglant, les vêtements encore tâchés du carnage de ce soir. Je m'étais endormi trop longtemps sans elle. Je voyais l'enfer dans les yeux, et elle m'avait pris par surprise. J'étais un guerrier. Elle m'avait pris par surprise. Je manquais lâcher mon verre de whisky alors que je me rendais compte de ma nature profonde. Peut être étais je déjà saoul, ou alors, complétement fou. Peu m'importait, je n'étais plus qu'à demi-vivant.


    Je devenais fou. Des sueurs froides coulaient le long de ma colonne vertébrale. Ils voulaient jouer, tous ces enfoirés? Dieu, le destin, la vie, toutes les puissances supérieures à ce monde débile. Pas de problème. Au jeu du plus stupide et du plus retors, je n'étais pas le dernier. Me revenait à l'esprit de lointains souvenirs d'un épisode particulièrement nébuleux de mon existence. La Tchétchénie, que j'avais repoussé le plus loin possible dans mes souvenirs. Où était Dieu, alors? Il s'en fichait éperdumment. Les balles qui claquent en se fracassant contre le béton et le bitume des routes goudronnées. Les civils qui hurlent, qui s'enfuient sous l'avance de l'armée mécanisée. L'artillerie qui gronde. L'aviation, qui siffle de toutes ses tuyères. La Terre est secouée de tremblements. Je sais que des rebelles se terrent dans la maison. Pietr envoie sa crosse dans la fenêtre, brisant le verre. J'y envois une grenade. L'explosif souffle les entrées de la maison et des hurlements retentissent à l'intérieur. Je me retrouve bête, l'espace d'une demie seconde, en pénétrant dans l'endroit avec mon frère d'armes. Une femme gît en morceaux, son mari et leurs gosses blessés et hurlant. L'hésitation ne dure qu'une demie seconde. Je presse la détente, et l'abris est illuminée de flashs dont le bruit retentit comme la foudre. J'ôte la vie, je charcute. Puis, je passe à la maison suivante. Putain de Dieu, qui nous a oubliés. Et ce jour est pareil. Il nous a tourné le dos. Les vampires ont gagné. Ces chiens. Ils vont nous saigner, et nous pisser à la raie. Je ne peux plus le supporter. Ni l'attente, ni l'humiliation. Ni Jana. Je ne peux plus. S'en est trop. Je la vois encore. Je la sens encore, même. Je sens son odeur. Elle n'est plus la même. Elle est devenue vampire. S'en est trop. Je redresse le regard vers Andréa. Elle me dit que ça doit être dur. Ca l'est, tout autant que ça ne l'est pas. C'est une épreuve laissée sur mon chemin par ceux qui veulent me voir échouer. Ma volonté est d'acier, ma consistance, d'alcool. Je suis seul. Je le serais toujours, désormais. Mon amour dans l'autre camp. Mon coeur et mon âme, à l'ennemi. Me restait plus que mon bras vengeur, celui qui était armé de ma froide résolution pour le seigneur. Aucune pitié. Je ne pouvais pas retenir mon geste. Je regardais Andréa, froidement, alors que celle ci se montrait compréhensive. Ne voyait elle pas que mon attention était portée sur toute autre chose que mes sentiments. Je n'avais plus le luxe d'en avoir. Dieu me l'avait retiré. Dieu m'avait tout pris. Ne restait plus que l'acier froid et mortel de l'arme que j'étais de fait.



    | N'imagines pas. Tu serais bien en dessous de la réalité. Et les choses sont ce qu'elles sont. A moi de composer avec. Ne te creuses pas trop la tête. J'ai toujours une mission. |


    Quel drôle d'état d'esprit. J'avais besoin d'un remontant. Je penchais la bouteille de whisky. Je n'étais plus frais. Je ne l'étais plus jamais. Je ne le serais plus. Parole de scout. Un dernier pour la route, et mon foie irait en enfer avec tout le reste. En enfer. Quelle plaisante perspective, que de se retrouver à défourailler ces putains de démons à tour de bras. Une éternité de lutte. Une perspective effrayante et excitante. Le démon n'aura jamais mon âme, dussé-je reposer dans les limbes qui me tendaient déjà les bras. J'avais trop longtemps dormi sans elle. Le désenchantement du monde était effectif, je ne voyais plus l'Humanité que comme les ruines d'anciens principes et d'une fierté dépassée. L'Homme se consumerait lui même, dans ses péchés et sa luxure. Et quand enfin il prendra la mesure de sa déchéance et m'appellerait à l'aide... Je répondrais un « non » grave et sans appel. L'être humain n'avait que ce qu'il méritait. Je serais à la fois juge et bourreau. Pas redresseur de tords, je viendrais faire le ménage après le jugement dernier. Et Dieu seul savait quelle immonde tâche m'attendrait alors. Débarrasser ce monde pourri et creux de toute cette merde et ces déjections qui me servaient maintenant de congénères. Je pissais sur l'Humanité, et elle me le rendait bien. Ma femme était toujours en vie, et elle allait avoir ma peau. Je me revoyais la caresser, et en éprouver du plaisir malgré sa malédiction nouvelle et irrémédiable. Le démon m'avait étreint. Mais j'étais plus mort que vivant, et ne pouvait succomber à son étreinte glacée. J'étais devenu fou, et c'était ma faute. J'avais tué pour me venger, et maintenant, tout cela n'avait plus aucun sens. Plus aucun sens, sinon les sombres desseins de Dieu. Andréa me proposa son aide. Je la regardais d'un regard noir. Plus aucune place pour l'hésitation. Je la giflais violemment.


    | Ne parle plus de cela, c'est bien compris? Je n'ai besoin l'aide de PERSONNE! Et certainement pas de la tienne ! Ma femme est vivante, comprends tu? Et elle m'a séduite, pour que je tombe dans ses filets! Et ça a très bien marché, putain de merde! Tu comprends toujours pas pourquoi je te l'ai avoué? Parce que tu dois faire quelque chose! Parce que tu ne peux pas me laisser comme ça! Parce que sinon, je serais corrompu! Je ne peux rien faire contre ça, rien contre elle. Je suis une arme, je suis un putain de flingue. Je suis capable de tout détruire, de tout brûler. Sauf elle, je ne peux rien contre elle. Et elle est l'ennemi putain, tu comprends? |


    Non, elle ne comprenait pas. Elle ne pouvait pas comprendre. Et je ne comprenais pas non plus. Quelque chose hurlait dans ma tête, sans que je sois bien sûr de ce que c'était. Je ne pouvais pas me l'avouer, mais tout était déjà terminé. J'étais une arme dépassée, comme toutes celles qui m'avaient précédé. On avait trouvé mon talon d'achille, et on l'avait exploité. Mais je me battrais jusqu'au bout contre cette faiblesse, contre ce véritable cancer qui me gangrénait. On ne pouvait pas dire que j'avais fait beaucoup d'efforts jusque là, mais je savais ma foi inébranlable. C'était bien la dernière chose qu'il me restait. La foi. Je regardais de nouveau Andréa, et j'éprouvais autant de pitié pour elle que de compassion suite au geste violent que j'avais eu à son encontre. Etrangement, je ressentais toujours du désir pour elle. Désir que j'écrasais sans pitié sous les bottes de fer de mes croyances et de ce qu'il me restait. Je beuglais de nouveau


    | Ce que j'attends de toi? Mais t'as toujours rien calé? Tu dois savoir que je serais incapable. Si je ne suis pas capable de le faire, tu devras la tuer. Elle va tuer des humains, tu comprends? Et toi qui me parle de parjure! Laisses moi deux minutes avec elle, et je renierais père et mère, et même Dieu, pour rester l'éternité entre ses bras! Tu ne dois pas le laisser se passer. Tu dois être vigilante, pour moi, pour nous tous. Je l'aime, tu comprends? Le Seigneur me pardonne, même ainsi je l'aime et la désire. Je serais prêt à tout pour elle, même à tous nous trahir et vous vendre tous, jusqu'au dernier, pour une nouvelle étreinte dans ses bras! Alors tu te démerdes, mais tu tues tout ce qui bouge, tu m'as bien compris? Tu exécutes les ordres, et puis c'est tout! | hurlais je finalement.


    J eme sentais au bout du rouleau. Fatigué à tel point que chaque partie de mon corps me faisait mal et me tirait. Je murmurais des choses incohérentes. Je m'en rendais compe. Cela me fit rire et je poussais un grognement que l'on pouvait interpréter selon l'envie. Je me revoyais à mon mariage. Je revoyais Jana devant moi. Belle, dans sa belle robe. Elle était à moi. A jamais et pour toujours. Je me saisissais de la bouteille de whisky, oubliant carrément Andréa que je venais de frapper, d'hurler, de brimer. Je m'asseayais dans un des sièges confortables. Débouchonnant la bouteille dans un « plop » sonore. Je humais le délicat bouquet.


    | Elle est si belle, si belle. Je l'aime, je l'aimerais toujours. Ma belle Jana. Ma douce. Elle est à moi. Je la veux. Je ne veux pas que son regard ne m'échappe. Jeme noie dans ses yeux. Ses si beaux yeux, Seigneur, aidez moi.


    Je porte la bouteille à mes lèvres. L'alcool, âcre, me brûle les lèvres et la gorge. Sa force me fait tourner ce qu'il reste de mon esprit.


    | Je l'aime. Je me suis promis à elle, à jamais. Je l'aime. Personne ne peut comprendre. C'est elle. Douce Jana. Je me damnerais pour toi. A tout jamais. |


    Elle est si belle, devant mes yeux, me disant « oui » le jour de notre mariage. Je continue de murmurer, puis me redresse face à Andréa, lui accroche le regard.


    | Et quand je lâcherais, quand ma résolution sera réduite à néant... J'ai dormi trop longtemps, sans elle. Je vois l'enfer dans ses yeux. Dieu le veut... |


    Je ne me cache plus. Ma faiblesse éclate au grand jour.


    | Tu devras me tuer. |

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Mar 10 Mai - 22:51

Ma joue me brûlait. Perplexe, j'y portai la main. M'avait-il vraiment giflée ? Encore ? Décidément, j'étais vouée à en prendre de belles, aujourd'hui. L'échauffourée dans la foule, les meurtres dans la mêlée, et maintenant l'after-party qui s'annonçait musclé. Je n'avais pas particulièrement envie de servir de punching-ball à Torben, mais dans l'état où il était, je comprenais que ses nerfs lâchent. Tout ça... C'était presque trop pour moi. Je n'étais qu'humaine après tout, dans ce monde livré à la folie. Comment parvenait à comprendre tout ce qui se jouait autour de moi ? C'était trop compliqué, trop dense, trop complexe. J'avais perdu pied. Le monde s'était mis à marcher sur la tête, les vampires avaient maintenant des droits – et mon frère d'armes s'enfonçait doucement dans le chaos, parce que la femme qu'il aimait et qu'il croyait morte depuis des années l'était bel et bien, mais munie de crocs. Je pris un instant pour réfléchir. Comment aurais-je agi si ce n'avait pas été Torben en face de moi ? En faisant abstraction de ce que je pouvais ressentir pour lui – d'autant plus que je n'était maintenant guère trop certaine de ce que j'éprouvais ?

J'aurai ri. Oui, vraiment : j'aurais ri. Pensé que l'on me jouait quelque vilain tour, que l'on faisait à mes dépends quelque fine plaisanterie trop raffinée pour mon cerveau étriqué. Mais non. Torben était mortellement sérieux – mortellement, au premier sens du terme. Cette histoire finirait mal. A l'écouter parler, je mesurai pleinement combien son esprit avait sombré. Il avait déjà baissé les bras – il avait déjà capitulé. J'étais témoin des derniers sursauts de sa volonté, de ses derniers instants de combativité. En esprit, il avait déjà cédé. Dès l'instant de leurs retrouvailles : ça crevait les yeux. Et il était bien le plus aveuglé dans l'histoire, à ne pas voir cette criante vérité, à refuser de la regarder, de l'admettre pour ce qu'elle était. Mais c'était légitime : je soupçonnais qu'il était terrifié, au fond de lui, de se découvrir faillible, et vulnérable presque alors qu'il pensait sa foi inébranlable. Et pour une fois, j'avais envie de me faire l'avocat du diable...

« Tu vois l'Enfer dans ses yeux, mais qui te dit qu'elle ne voit pas le Ciel dans les tiens, Torben ? Elle n'a pas choisi. Devenir vampire, on le lui a imposé, elle n'a rien décidé. As-tu envisagé... as-tu seulement songé que tu pourrais être son espoir de liberté ? Sa rédemption, sa salvation, son expiation ? Si Dieu l'avait mise sur ton chemin pour que vous vous sauviez l'un l'autre, y as-tu pensé ? Torben, y as-tu seulement pensé ? »
Je m'étais levée, penchée vers lui, m'appuyant des deux mains sur la table. Je n'avais pas haussé le ton, je n'avais pas élevé la voix. J'avais déclamé tout cela d'un ton parfaitement uni et clair, sincère, et paisible. Voilà comment moi, je voyais les choses... Il n'y avait pas de hasard. Dieu avait un plan pour chacun de nous. Pour Torben, comme pour moi. Advienne que pourra...

« Tu peux me frapper si ça te chante. Je t'ai livré le fond de ma pensée. Mais si tu n'es pas capable de supporter cette idée, Torben, alors je peux te tuer. »
J'avais baissé la voix. D'une main, j'attrapai l'arme restée abandonnée sur la table. La serrai. Le métal était froid contre ma paume, contre mes doigts. Je pointai lentement le canon sur mon camarade qui ressemblait plus à une loque qu'à un soldat. Effondré. En serais-je capable ? De presser la détente, de l'abattre ? A cette distance, j'étais presque à bout portant. Je ne le raterais pas. Mais saurais-je effacer la vie d'un homme que j'appréciais ? Rien n'était moins sûr, mais s'il me le demandait, je m'appliquerais à y parvenir. J'étais une guerrière, après tout, et mon sang prenait goût à la mort, fut-elle celle de l'être aimé. S'il le fallait...

« Je peux te tuer, je peux le faire maintenant, avant que tu n'aies complètement abdiqué ta foi et renié ton serment. Je peux le faire, si tu me le demandes, Torben. Choisis. La mort ici et maintenant, en lâche et trouvant le salut dans la fuite, ou bien la vie. La vie et le combat, la lutte de chaque instant, et la perspective de te racheter et de la sauver. Choisis, Torben. Quoi que tu décides... Je serai là. »
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Jeu 12 Mai - 23:38

    Je levais les yeux vers Andréa. Que m'importait cette garce et cette traîtresse écoeurante. J'avais dû faire face à Jana, ce soir. Elle pouvait bien dire ce qu'elle voulait, jamais elle ne comprendrait. Et jamais je ne voudrais qu'elle le comprenne. C'était à moi. Mon fardeau. Ma souffrance, et ma délivrance. Je tenais enfin là ma porte de sortie. M'exploser en mille morceaux, partir en confettis. Putain, depuis le temps que j'en rêvais. Et voilà Andréa qui nous la joue forte tête. Seigneur Dieu. Cette femme se dressait devant moi, le regard en sang. Elle tendait les mains. Elle jargonnait le russe, mais ce n'était pas la langue qu'elle employait le plus. Mes camarades passèrent derrière elle. L'un d'entre eux posa le canon de son fusil contre l'omoplate de la femme, et pressa la détente. L'estropiée s'écroula au sol, et la colonne mécanisée continua son avance alors que les ordres étaient beuglés. Andréa se tenait juste devant moi. Elle voulait m'aider? Je n'en croyais rien. Elle voulait faire comme si. Personne ne voulait m'aider. Et personne ne le pouvait. C'était la débâcle. La déroute. La fin de tout. Le dernier carré. Comme j'avais cru que ça le serait à Zebrewka. Dans la forêt de pins. Les balles qui claquent partout. Les hommes qui crient. L'odeur de merde et de sang, et la cordite aussi. La fumée, omniprésente. Je sens encore Rodrik me serrer le col pour me supplier de l'aider. Le bougre a déjà compris qu'il allait mourir, coupé par un obus de mortier en dessous de la taille. J'ai du sang plein les mains. Comme ce soir, face à Andréa. J'ai du sang partout sur moi. Je me frotte le visage pour le faire partir. Je crois encore être recouvert des tripes de Rodrik. Je gémit alors que je sens le sang coagulé et collant s'étaler sur mes doigts déjà râpeux d'hémoglobine séchée. Je me balance en arrière, me remettant debout. Je ne comprends qu'un mot sur deux de ce que me dit Andréa.


    Elle n'a pas choisi. Elle n'a pas choisi. Rédemption? Salvation? Expiation? Non. Ils m'avaient tué ma femme. Elle était morte. Le monstre que j'avais retrouvé n'était pas Jana. Non, elle n'était pas ma douce Jana. Ma femme était morte. J'avais eu son agresseur. Un fumier de vampire. On se jouait de moi. La mienne était morte. Je le savais, puisque mon coeur m'avait été arraché.



    | Elle n'a pas choisi! Non, elle n'a pas choisi! |


    Je frottais mon visage de plus en plus fort, et je ne ressentis qu'un vague appel de la douleur alors que je manquais de peu de creuser des sillons ensanglantés à même ma chair. Je ne réfléchissais plus. Je n'étais même plus Torben. Juste un Matricule. K-687-11-28. K-687-11-28. C'est tout ce à quoi j'étais réduit. La lumière m'aveugla comme il y a quinze ans. L'instructeur Duszrebya me gifla violemment d'un revers, avant de me donner un coup de genou dans le bas ventre. Je n'avais pas couru assez vite ni vidé suffisamment de balles de mon chargeur dans la cible. J'étais un moins que rien, hurlait il. Un gibier de potence. Un gibier à terroristes. Pensé? Y avais je seulement pensé?


    | Et toi, putain, t'as réfléchit à quoi quand on t'a demandé d'ouvrir les cuisses à ces enfoirés de vampires, hein? Me fais pas la leçon, Donwood. Je suis pas celui qu'il aurait fallu que je sois, mais je ne suis pas encore parjure, moi. |


    Paroles cruelles, juste retour des choses. Je suis clair, limpide, dans ma tête. J'ai mal partout mais je réfléchis correctement. Et je me rappelle. Je me rappelle le froid mordant de la nuit, s'engouffrant dans notre chambre à coucher alors que je reprends mes esprits. Le vampire a sauté par la fenêtre. Il a emporté Jana. Ma Jana. Putain de merde. J'aurais dû penser au flingue que je planquais toujours dans ma petite table de chevet.


    | J'aurais dû penser au flingue, putain de merde, tu peux comprendre ça ?! |


    Je vois clair dans le jeu d'Andréa. Elle a menti. Elle n'est pas des nôtres. Elle a tout raconté aux vampires qui l'ont baisée. Ils ont façonné un stratagème pour m'avoir. Mais ils m'auront pas. Cette Jana vampire, j'y croyais pas. La mienne était morte. Violée, frappée, et abandonnée à son sort dans un lac. J'avais eu le salaud. Il m'avait tout raconté. Je lui retire ses dents. Une à une, avec une pince. Le sang me coule sur les doigts. Son regard moqueur, je lui fais bouffer. Il ne me faut qu'une cuillère, une petite. Je jettes ce regard moqueur aux corbeaux. Je le frappe. Encore et encore. Ma main droite se brise contre sa mâchoire en lambeaux. Je lui lacère la chair, qui se reforme avec le temps. Puis, je recommence. Je sens sa chair froide de vampire se craquer sous ma lame qui n'est depuis longtemps plus aiguisée. Ses hurlements sont ma vengeance, ma renaissance, le pain dont j'ai manqué toutes ces froides et terribles journées. Je l'eviscère, et je siffle après les chiens du terrain vague. Je les laisse le bouffer vivant. Mort-vivant, plutôt. Et enfin, je l'achève. Tripes sanguinolentes, il pue, ce cadavre. Que le premier d'une longue série de créature à crocs que je massacre.


    Je vois le canon de l'arme d'Andréa pointé droit vers moi. Elle m'a bien eue. Elle n'est pas l'ennemi. Elle veut m'aider. Je lui ai demandé de me tuer. Le fera t'elle? Saura t'elle lire ce regard implorant que je lui lance maintenant? Je la toise alors qu'elle me dit qu'elle pourrait le faire si je le lui demande. Son plaidoyer ne m'émeut pas. Je me rapproche d'elle. Et lui envoies mon poing dans la figure. Je me saisis de l'arme, la braque sur elle.



    | Pauvre bécasse, il n'y a plus de balles dans mon flingue, j'ai tout vidé dans ces poulets pour te tirer de là! |


    Je jette l'arme à l'autre bout de la pièce. Elle rebondit sur le parquet, et s'immobilise.


    | Ma Jana est morte! C'est pas elle! Putain, c'est pas elle! |


    Je l'attrape par les cheveux, la forçant à se relever. Je la hisse en tirant de toutes mes forces. Je l'embrasse férocement. Puis, je me stoppe.


    | Même toi, tu n'es plus toi! |


    De violents hoquets me secouent. Je la laisse, je la lâche. Je me frotte les mains sur ce qu'il reste de ma veste. Je me sens sale. J'avais revu Jana, c'était elle, j'en étais sûr. Je hoquetais et pleurais. De la démarche titubante de l'ivrogne complétement paumé que j'étais, je retournais m'asseoir, prenant ma tête entre mes deux mains.


    | Et moi putain, qui je suis? |

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Lun 16 Mai - 23:58

Il perdait totalement les pédales, c'était flagrant. Normalement, c'était moi l'incohérente et la folle à lier, non ? Alors pourquoi avais-je l'impression que Torben était en train de m'échapper, que petit à petit il abdiquait sa raison et son humanité ? Une sourde angoisse naquit dans mon estomac et je me forçai à tenter de le suivre dans son discours aussi virulent qu'incohérent. Je n'étais même pas persuadée qu'il avait vraiment entendu ce que je lui avais demandé. Confusion. Il s'en prenait à moi – et pourtant pour une fois, je n'avais pas prêté la main au chaos qui ravageait sa vie. Tout se passait trop vite pour que j'arrive à comprendre. A saisir le fil de l'idée et à m'y accrocher. Où allait-il, son esprit battait la campagne, il ne me voyait même plus. Ouch, si – qu'avais-je fait, encore, pour mériter ce coup de poing ? Je ne compris pas plus d'où il sortit ce baiser violent qu'il m'imposa sans que je ne puisse rien faire pour m'en défendre ou y contribuer. Il me lâcha – je m'effondrai à genoux, déséquilibrée, et le regardai tituber de nouveau avant de s'asseoir, l'air perdu, complètement hébété et terriblement désespéré.

Les paroles se bousculaient sur mes lèvres sans qu'aucune ne puisse sortir. Lui rappeler que lui aussi était parjure, parce qu'il avait baisé sa femme vampire en pleine rue ? Débile, inutile, et surtout gratuitement cruel. Il le savait pertinemment : simplement, c'était sûrement plus facile pour lui de me jeter mes fautes au visage que de contempler ses propres péchés. Il ne savait plus où il en était, et je n'étais pas très sûre de savoir quoi dire, quoi faire, pour l'aider. J'étais prête à tout pour qu'il atteigne son but, mais s'il était incapable d'en décider, je ne pouvais le faire à sa place. L semblait tellement confus, tellement perdu. Je n'avais pas compris ce qu'il avait dit. Pourquoi n'étais-je plus moi ? J'étais pourtant toujours la même Andréa, la soldate de l'Église HCV, dévouée à Dieu et à sa mission – ce soir, je l'avais prouvé.

« T'aurais pas eu besoin de sauver ma peau si tu l'avais pas mise en danger dès le départ. Je ne suis pas parjure, Torben. Je n'ai pas trahi l'humanité, j'ai juste mis ma propre âme en danger. Ce que tu as fait, c'est pire, et tu le sais très bien : tu as mis en péril le peuple que nous avons juré de protéger. J'ai tué des hommes ce soir, Torben, pour la première fois de ma vie. J'avais leur sang sur moi, et c'était mal. En ça oui, j'ai changé – je suis devenue dure, je suis devenue... plus comme toi. »
Il ne m'écoutait pas. Merveilleux. Manquait plus que ça. J'avais un cinglé psychopathe sur les bras. Qui était-il ? Oui, qui était-il au fond ? Et Jana ? Et moi ? Juste des marionnettes. Des pantins, des girouettes, soumis à la volonté de plus puissant que nous. A quoi bon lutter et se débattre ? La fin de toute manière était inéluctable, et il se faisait du mal à vouloir ainsi résister. Il m'a embrassée, mais je suis bien assez lucide maintenant pour savoir que ça ne signifie rien, pour lui. Juste une insulte de plus, une manière de me blesser. J'aurais voulu que cela puisse être différent, que quelque chose soit possible. Mais il n'en sera jamais autrement. Jana aura la priorité, pour toujours, et à jamais. Amen. Je me battrais avec les armes que j'avais et prendrais la place qu'il restait. Je contournai la table, m'assis sur l'accoudoir de son fauteuil.

« Lâche prise, Torben. Ça sert à rien, tout ça. Tu te fais du mal pour rien. Ce qui est fait est fait et on ne peut plus rien empêcher. Tu crois pas que moi aussi j'aimerais pouvoir réparer certaines horreurs de mon passé ? Mais on peut rien y faire, Torben... Juste relever la tête et vivre avec. »
Il allait m'arracher le bras, éventuellement. Mais ce geste-là me semblait cohérent, alors je l'accomplis : passai la main par-dessus ses épaules, pris sa tête contre mon épaule, et l'enlaçai légèrement. Sans m'imposer, mais juste pour qu'il sente qu'il n'était pas seul. Comme on le fait pour un enfant le soir tard, quand il s'éveille en tremblant d'un affreux cauchemar. Des deux j'étais la plus jeune et la moins aguerrie, mais ce soit je sentais confusément que mon camarade aurait eu besoin d'un ami. Or Thomas n'était pas là. Il n'y avait que moi. Instinctivement, je baissai la voix. Comme pour parler à un animal effarouché qu'il ne fallait surtout pas brusquer.

« Je ne te tuerai pas ce soir. Tu as besoin de réfléchir, de dormir. Tu n'es plus bon à rien dans cet état, tu sais ? Repose-toi. Oublie un peu tout ce foutoir infernal, juste une heure ou deux. Je serai là quand tu te réveilleras. On pourra parler si en as envie. Ou nous entre-tuer, comme tu préfèreras. D'ici-là, dors – pour une fois, laisse-moi veiller sur toi, juste quelques heures, d'accord ? Laisse-moi être là pour toi. »
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Mar 17 Mai - 14:07

    Je ne savais plus quoi faire. Je ne savais plus où j’en étais. Je ne savais même plus qui j’étais, sacré foutredieu. Qui j’étais ? Je me forçais à contenir mes sanglots pathétiques et de hoqueter de façon totalement inepte. Qui j’étais ? Torben. Torben. Oui, c’est moi. Je me rappelais. Je savais qui j’étais. Jana est devant moi et elle me demande mon nom, pour la première fois. On avait quoi, dix sept ou dix huit ans ? Je ne savais plus. Chaque chose en son temps. Badenov, c’était comme ça qu’on m’appelait. Mon père. Je revus le vieil homme. Que ne devait il s’inquiéter pour moi. Je déposais le mot sur la table de la cuisine. Expliquant que tout allait bien, et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. C’était il y a un an et demi, tout juste. Me semblait il, tout du moins. Jana qui susurrait mon nom au creux de mon oreille, alors que nous étions au lit. Ravissante, délicate. Ma Jana, et pas celle d’un autre. J’avais tué pour elle. Reposant mes mains devant moi, sur la table, je regardais le sang que j’avais sur les mains. Je me sentais sale, je me sentais vide. J’avais tué une fois de trop. Ces policiers étaient ils vraiment mes ennemis. Un rebelle pointa son arme droit sur moi. Je l’abattais, je le réduisais à l’état de pulpe sanguinolente. Mes crimes d’aujourd’hui me renvoyaient aux crimes de jadis. Mais ceux là avaient été couverts par l’honorabilité de la guerre, et je n’avais jamais fait que mon devoir, ce qu’on attendait de moi depuis que j’étais entré sous els drapeaux. Je me forçais à reconcentrer mon esprit sur mes propres mains. Ma main droite tremblait toujours, elle ne s’arrêtait plus. Je frottais mes yeux rougis par les larmes et les abus, teintant mes paupières de croûtes couleurs carmin. Sa voix me ramena à moi. J’étais de nouveau Torben. Pour combien de temps ? Je m’en fichais. Elle m’attaqua. Libre à elle. Elle n’était rien, pour moi. J’étais seul ; je le serais toujours.


    Ma vie s’était arrêtée le 31 décembre 2008.


    Comme moi ? J’éclatais de rire. Un rire franc. Je ne parvenais plus à m’arrêter, et je dus me masser les côtes tant mon corps était meurtri des évènements de ce soir.



    | Tu n’es pas comme moi, Donwood. Toi et moi, on est pas pareils. On le sera jamais. T’aies pas venu à l’esprit que j’agissais à dessein ? Tu n’aurais pas dû t’en mêler. Je me fichais d’en réchapper. C’était ça, le plan. Faire saigner ces putains de vampire. Tuer cette chienne de Raybrandt. Devant tout le monde. L’invincibilité des vampires aurait été mise à mal, et si la société m’aurait conspuée, nombreux sont ceux qui sauraient dès lors que les vampires pouvaient être combattus. Tu aurais dû me laisser dans la merde dans laquelle je m’étais tout seul fourré. Tu aurais dû suivre les ordres. Ne pas faire de vagues. Tu n’es pas comme moi. |


    L’évidence même. Elle s’assit à côté de moi. Je grognais dans ma barbe. Je me serrais le poignet droit de ma main gauche, me forçant à arrêter de trembler. Je refusais d’accepter la vérité de ses paroles. Je n’étais pas comme ça. Jusqu’au bout, je refuserais. Je suis tétu, opiniâtre même. Cela ne tenait qu’à moi de rendre cette réalité plus réelle encore en l’acceptant, mais je ne le souhaitais pour rien au monde. J’étais comme une lame coupée en deux. Deux tronçons, qui pouvaient encore gêner et blesser, mais qui jamais plus ne tueraient. J’avais sans doute besoin d’Andréa. Et le sans doute impliquait que je le reconnaissais. Pourtant, je ne me voyais pas accepter. J’étais déjà suffisamment faible sans en rajouter. Et je ne pouvais plus me fier à quiconque. La trahison était la récompense de mes péchés. Et j’avais dû en commettre un sacré paquet pour me retrouver ainsi soumis à tant de félonies. C’était comme ça. Et comme elle le disait si bien, je devrais sans doute vivre avec. Pas le choix, les choses étaient comme ça. Elle m’enlaça. Contact qui me réchauffait, et son parfum était entêtant. Je fermais les yeux pour savourer l’instant. Cela me faisait du bien. J’avais comme un gosse l’envie de me blottir contre elle, de me coller contre sa peau. Je me laissais aller, un instant, à poser ma tête contre la sienne. Mais je me ressaisis. Un soldat de Dieu n’a pas besoin de faire toutes ces simagrées. Je devais me reprendre. Rodrik se tenait au dessus de mon trou, il me tendait la main alors que se terminait notre première escarmouche. Je n’avais plus besoin de protection. J’étais un tueur, désormais, et les tueurs n’ont ni famille, ni amis. Et ils ne sont compris de personne. Je me dégageais de l’étreinte d’Andréa. Je me relevais. Me saisis de la bouteille de scotch, et en avalais une bonne gorgée.


    | Etre là pour moi, comme la dernière fois ? Je ne vais pas t’encombrer. Tu vas monter, dans la chambre en face des escaliers. Tu y trouveras tout ce qu’il te faut. Tu dormiras là, et tu me laisseras ici, seul. Et demain, il te faudra partir. Cette planque n’est pas la bonne, et on peut être compromis à tout instant. Demain, tu iras porter un message à Radanti pour moi, et tu te mettras sous la protection de l’Eglise. C’est un ordre, Andréa. Et tu ferais bien d’y obéir. |


    Ma main s’était arrêtée de trembler.

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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Mar 17 Mai - 21:24

Quelques secondes passèrent. Le silence était total, dans la pièce emplie de poussière et d'ombres. Pas un bruit. Juste le tic-tac solennel d'une antique horloge qui occupait un coin mangé par l'obscurité. Je n'étais pas habituée au calme en présence de Torben. D'ordinaire, c'était plutôt l'anarchie. Des coups, des mots. Un tourbillon d'émotions toutes plus violentes les unes que les autres, un mélange agressif et intense qui m'épuisait. Nous n'étions pas pareils, ça non. Il était bien plus résistant émotionnellement que je ne le serais jamais, même si j'en prenais lentement le chemin. Mais parfois, certains aspects de nos personnalités émergeaient, certains aspects qui pouvaient se ressembler. Et ça m'effrayait. L'homme que je tenais contre moi était une ruine. Vidé de toute énergie, de tout idéal, sa flamme éteinte. Je n'étais même pas sûre qu'il reste assez de lui pour être sauvé. Mais quand même. Il méritait mieux, tellement mieux que cette vie de misère qu'on nous avait faite... Je savourai ces instants de calme. Une nostalgie douce-amère m'enveloppa quelques secondes – et j'en fus étonnée. Pas de range. Pas de rancœur. Pas ce désespoir noir qui hantait depuis quelques mois les moments que je passais avec Torben, en présence comme en pensée. La résignation commençait à agir, j'avais accepté mon sort et la compensation venait. Le chagrin était toujours là, la certitude absolue que l'amour ça craignait, aussi. Mais petit à petit la révolte s'était muée en soumission et l'amertume se faisait douce et délicate. Il avait posé sa tête contre la mienne – pas longtemps, juste une poignée de secondes, à peine une minute. Mais il avait accepté mon geste. Compris sûrement que je n'attendais plus rien de lui. Une petite voix en moi me souffla de saisir cette ouverture et de pousser mon avantage – cette part de moi qui était une femme primitive et sauvage, sans concession ni compris, mais je l'étouffai soigneusement sous ma raison et me contentai de rester là, silencieuse, à écouter mon cœur battre à mes oreilles dans le silence ambiant. La paix. Sentiment qui m'était devenu inconnu au fil des mois et que je retrouvai brièvement, d'une manière très passagère, avant que Torben ne se dégage de mon étreinte.

Pas méchamment. Pas violemment. Juste comme on quitterait la chaleur de la couverture sous laquelle on s'est blotti toute la nuit alors que le matin s'éveille. Je m'appuyai au dossier alors qu'il tendait la main, s'emparait de la bouteille, et ajoutai une lampée supplémentaire à la quantité d'alcool qu'il avait déjà ingurgitée. Je croisai les bras et restai adossée alors qu'il se tournait vers moi, et me parlait cette fois d'une voix calme et posée. Lucide. Raisonnable, et non plus altérée par ses démons personnels. J'aurais bien voulu dire oui – un léger pincement au cœur lorsqu'il évoqua nos rencontres passées et l'une plus particulièrement – mais j'avais d'autres plans en tête. D'autres choses à faire. Cela incluait le message reçu sur mon téléphone pendant que me douchais pour me débarrasser de tout ce sang accumulé. Johan m'avait vue – Johan savait. Je ne devais pas trop tarder à aller le retrouver à Glasgow. Mais cela attendrait le matin. Cette nuit, je resterais avec Torben, à attendre que l'effervescence se calme. Puis je m'en irais. Disparaîtrais dans la nature, quelques temps. Voire pour de bon si j'en trouvais l'opportunité. Les visages de ces policiers abattus dansaient devant mes yeux. Le remords me tourmentait, et ma foi que je croyais si solide était lentement en train de s'effriter. Quel Dieu dressait ses enfants les uns contre les autres ? Était-ce une manière de me tester ? Seigneur, qu'attends-Tu de moi ? Je chassai ces doutes loin de mon esprit – demain serait le meilleur moment pour les considérer. Ce soir, je n'étais pas prête à affronter mes péchés.

« Tu n'as pas d'ordre à me donner. Je ne réponds qu'à Silviano et il est loin. Non Torben, demain – je ne pourrai pas aller m'enfermer au Saint Edwards. Demain je partirai – j'ai des choses à régler. A Glasgow, pour être plus précise. Des affaires à traiter, des... entrevues... à mener. Édimbourg n'est plus sûre pour moi : on m'a vue, et reconnue, je pense. Hors de question d'impliquer l'Eglise dans ce guêpier. Je suis tout autant une fugitive que toi désormais. Glasgow donc... Et dès demain. En attendant... j'irai pas me coucher. Je peux pas, pas maintenant. »
Je baissai les yeux vers le sol, décroisai mes bras, et nouai nerveusement mes mains. Je savais que si je fermais les yeux, je verrais sur l'écran de mes paupières les regards transcendants de ces hommes que j'avais tués. Leur réprobation muette. Leur accusation silencieuse. Impossible. Je n'étais pas assez forte ce soir pour y faire face. J'avais bien besoin d'un remontant, moi aussi, mais mon instinct me disait que m'enivrer ne résoudrait rien. Je devais rester maîtresse de moi-même – garder la maîtrise de mes actes, de mes pensées. M'assumer.

« Ne m'envoie pas là-haut. J'arriverai jamais à dormir, tu comprends ? Ça tourne dans ma tête. J'ai tué des gens ce soir. J'arrive pas à... Je sais que j'avais pas le choix. Mais quand même... Je veux pas rester toute seule. Torben, s'il te plaît, est-ce que je peux rester là ? Juste là, sans bouger, je te parlerai même pas, si tu ne veux pas. Mais par pitié. Me laisse pas toute seule. »
Mes yeux dans les siens. Franchise absolue. Je ne demandais rien d'autre que la permission de rester dans ce fauteuil à le regarder se saouler. Juste la compagnie d'un autre être humain pour passer cette nuit qui s'annonçait difficile. Pour ne pas craquer, m'effondrer, et risquer de faire une bêtise... Et aussi, pour garder un œil sur lui. Et être là. S'il en avait besoin. Nous n'étions pas si différents...
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MessageSujet: Re: Priez pour nous, pauvres pécheurs [Livre 1 - Terminé]   Jeu 19 Mai - 23:46

    Je vois l’enfer dans ses yeux. Ces grandes prunelles sombres. J’y vois le démon. Ce démon lascif et cruel. Tueuses d’enfants, séductrice du mal. Elle m’a eu, et elle m’a trahit. Pour ses sombres maîtres. Elle m’a fait sien, pour m’obliger à son bon vouloir. Je la revois se trémousser, sensuelle, sur cette scène. Elle l’a fait exprès. Catin du diable. C’était un guet-apens. Des cris dans les bois. Des coups de feu aussi. La brume qui nous empêche de voir. Des hurlements. La situation vire au chaos le plus total en quelques instants. Deux hommes tombent non loin de moi, je me jette à terre et réplique droit devant moi, sans prendre le temps d’ajuster la visée. Ce n’est pas la première embuscade que l’on me tend. Jana, Krystel… Ces deux là vont me le payer. Je vais les peler vives, je vais les offrir au Seigneur pour faire Sa Gloire. Je suis un croisé. Et j’ai ma grande guerre. Je suis ici pour tuer, et c’est ce que je fais de mieux. La seule chose que je fais correctement. Les policiers n’ont pas pu lutter, tout à l’heure, sombres idiots. Les traîtres et les félons en prennent toujours pour leur grade. Ces civils, qui avaient accueillit chez eux les rebelles qui avaient tué les nôtres. Tous tués. Sans la moindre étincelle de remords dans le regard. Je leur ferai payer, à tous. Je n’ai peur de rien, je maîtrise mes émotions, en tous cas celles qui m’empêcheraient d’atteindre mon but. Sauver Hannah, puisque c’est tout ce qu’il me reste. Et brûler avec ce monde, me laisser consumer dans le brasier ardent de cette guerre totale et salvatrice. Je ne serais pas le premier ni le dernier à tomber. Je toise d’un regard froid Andréa. Elle ne comprend pas. Je n’ai jamais su me faire comprendre des femmes. Pourtant, celle-ci plus que toute autre sait de quoi je suis capable. Peut être mieux que moi-même, cela dit.


    | Et pourtant, tu obéiras à ceux-ci. |


    Ton d’évidence. J’avais mené une guerre, une vraie. Elle non. J’étais plus compétent, même si je n’étais plus qu’une brute pathétique et alcoolisée. A la guerre comme à d’autres choses, il convient de ranger son égo au placard. J’avais plus d’expérience qu’elle, c’était un fait. Elle me parla de Glasgow, de choses à faire. J’éclatais de rire. D’un rire de dément, alors que je me resservais à boire dans le verre un temps délaissé. Le whisky bien tourbé me tapait fort dans la tête, mais c’était bien là une douleur physique de plus, et je n’étais plus à ça près, très honnêtement. Je me calmais finalement.


    | Et où t’irais ? T’es bien barée, si tu crois que tu pourras quitter la ville. L’armée est là. Avec ce qu’il s’est passé ce soir, contrôles systématiques aux sorties, fouilles armées et gardes chiens. Tu peux en être sûre. Routes surveillées. Services de sécurité sur la brèche. Les rues britanniques fourmillent de caméras de sécurité, t’es dans le pays le plus surveillé au monde, gamine. Tuer dans un endroit à l’écart est une chose. S’être fait prendre et devoir emprunter les mêmes chemins que le commun des mortels nous expose à être repérés. Oublies métro, tramway, bus, taxis, aéroport ou encore le train. Tu veux pas m’écouter ? Fais ce que tu veux. J’ai trop de sang sur les mains pour t’en empêcher d’ici demain matin. Mais quand tu seras en train de te faire enfiler par tes compagnons de cellule, tu repenseras à ce que je t’ai dit. |


    Oui, au final, je m’en fichais. Je n’avais tout simplement plus la force de m’opposer aux caprices de mademoiselle. Elle voulait en faire qu’à sa tête ? Elle allait très vite se rendre compte de la merde noire dans laquelle on s’était mis. Je disais bien on, car ce n’était pas de mon propre choix si elle m’avait suivit dans cette folie. J’avais voulu le faire seul, je ne savais même pas qu’elle serait présente. Tout du moins, je me serais peut être posé la question de ce que je ferais si jamais j’aurais su qu’elle était là. Je n’avais pas besoin de risquer tout le personnel combattant de la HCV dans cette histoire. Déjà que me risquer revenait à priver l’Eglise d’un de ses plus gros meurtriers… Mais avions nous vraiment le choix ? Les suceurs de sang gagnaient du terrain. Ce que j’avais voulu faire, c’était frapper un grand coup. Semer la dissension chez les vampires alors qu’ils me … Ben là voilà qui me prenait par les sentiments. Je gardais un moment le silence, coupant court à mes pensées, repoussant du mieux possible les bourdonnements et les hurlements de tous ces souvenirs qui affleuraient ma mémoire. Je ne pouvais pas me permettre de succomber une fois de plus à ces douloureux travers. Je buvais encore. Gardais le liquide dans ma bouche. Me désinfectais. Je me frottais les mains contre le visage. Tout me semblait incroyablement tiré, et douloureux. Je me resservis un énième verre ; la bouteille était presque vide. Je regardais l’alcool dans mon verre, avec son dépôt de bouchon, tout en répondant lentement, aussi calmement que possible, à Andréa.


    | Tu as tué des hommes. Des hommes meurent tout le temps, à chaque instant, à chaque minute. Tu as fait la seule chose à faire. On ne peut se permettre la moindre demie-mesure. On doit renier tout scrupule si on veut gagner la guerre. Les guerres, ça se gagne à la volonté. Si on se montre plus motivés qu’eux, alors, on les tuera tous. Il faut tenir pour ça. Bien sûr, ça n’empêchera ni le remord ni les cauchemars. Mais manges, dors quand t’y arrives, et tues. Répétes cette litanie autant de temps que nécessaire, et attèles toi à la tâche qui est la nôtre. Tu dois mettre ton humanité de côté, Andréa. |



Je bus le verre d’un trait.[/justify][/list]

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