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« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]
MessageSujet: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 14 Jan - 11:27




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




L’angoisse. La colère. La panique. L’anxiété. La joie, aussi. Voilà que tout est mêlé pour ne donner qu’un résultat déplorable sur mon état. Je suis pâle, alors qu’une infirmière me force à rester calme dans le couloir. Je suis incapable d’être calme, vraiment, ne le comprend-elle pas ? J’en suis incapable, parce qu’il y a encore des tâches rouges sur les manches de ma chemise, parce que j’entends encore le souffle de Kate qui souffre, parce que je vois encore ses yeux qui cherchent du secours dans les miens. Même deux heures après. Deux heures, au moins. Cela fait deux heures que je tourne en rond dans ce couloir en attendant des réponses à mes questions, en essayant de fermer tous mes sens pour ne plus sentir Son odeur, pour ne pas entendre Ses cris dans la pièce à côté. Je sais que quelque chose ne va pas, je le sais. Je le sens dans toutes les fibres de mon être. Le berger allemand gémit. Mes yeux tombent sur la Lune éclatante qui me sourit à travers la fenêtre, alors que je la hais. C’est à cause d’elle que nous sommes ici, c’est par sa faute que je vais être père un peu moins de deux mois en avance. La colère de l’homme que je suis est si forte que le berger allemand se tapit dans un coin de mon âme, alors que normalement cette nuit est la sienne par excellence. Je ferme les yeux en donnant un violent coup dans le mur le plus proche. Le coup résonne dans tous les couloirs, mais je l’ignore, me laissant glisser au sol, les bras croisés ramenant mes genoux contre la poitrine. Pas de faux semblants : j’ai peur. Je l’admets, j’ai peur. J’ai peur de savoir ce qu’il se passe, j’ai peur de l’ignorer aussi. La première heure, j’ai voulu L’accompagner. J’ai tempêté, j’ai hurlé dans l’hôpital pour qu’on me laisse La voir, sans tenir compte de l’heure tardive (ou excessivement tôt plutôt), j’ai insulté, j’ai usé de ma voix la plus froide, j’ai poussé des portes, failli en enfoncer certaines, mais on l’a mise hors de ma portée. Et de toute manière, l’épuisement et la peur ont sapé toute ma volonté. J’avais encore son fantôme au teint cadavérique dans les bras. Nous ne nous y attendions pas, Kate et moi. Pas le moins du monde. Jusque là, la grossesse se passait bien, jusque là, les Pleines Lunes avaient été négociées avec une facilité relative mais bien présente. Pourquoi fallait-il que celle là tourne mal ? Pourquoi maintenant, pourquoi celle là ? Je ferme à nouveau les yeux, refaisant le cours de la soirée pour comprendre notre erreur. Mon erreur. Suis-je à l’origine d’une quelconque erreur qui aurait fait tourner au drame cette soirée ? Je refuse d’y penser. Un bruit dans le couloir, et me voilà debout, tendu comme un ressort. Je fixe l’infirmière du regard. « Monsieur Dougal ? Monsieur Alan Dougal ? » Je la fixe, sans comprendre. Elle me regarde intriguée en m’appelant à nouveau, et je comprends qu’elle s’adresse à moi. Je la rejoins d’un pas précipité : « Je peux la voir, comment va Kate, comment vont-ils, qu’est ce qu’il se passe, qu’est ce que… » Elle m’interrompt d’un mouvement de main. « Le médecin va tout vous expliquer. » J’acquiesce en essayant de reprendre un certain contrôle sur ma panique. J’inspire profondément, avant de la suivre dans une pièce où elle me laisse lorsqu’un homme de mon âge arrive.

Il ouvre la bouche. Il me parle, mais je ne comprends pas la teneur de ses propos. Mon fils est né. Ma femme est dans un état critique. « Pardon ? » Pardon ?   « Comment… » Comment… mais… « Mais… » Vous êtes sûr ? « Vous êtes sûr ? » J’entends la voix moqueuse de Kate. S’ils sont sûrs ? Bien sûr que oui, ils ont demandé à Paul le Poulpe et à Akinator. Ma voix subit un trémolo qui me dépasse. « Je peux les voir ? » Il m’explique. Des termes techniques. Leur ignorance de certaines choses que, moi, je ne peux que comprendre. La Lune lui a demandé de se transformer. Pour ne pas blesser notre enfant, Kate a refusé, comme toutes les pleines lunes depuis le début de sa grossesse. Son corps a été divisé, partagé entre deux volontés contraires. Il pose une main sur mon épaule, mais je ne m’en rends pas compte. Je peine à comprendre alors que mon cœur a déjà compris. Non. Non. Je suis les médecins qui me font passer dans une chambre stérile, je les laisse me passer un habit. Et je suis à Ses côtés. Sa main et la mienne se serrent, alors que mes yeux noirs s’humidifient légèrement. Un faible sourire de Sa part, un faible sourire de la mienne. Je ne peux pas lui offrir plus. Je m’assois sur un siège qu’on vient de poser à côté d’Elle.

Je serre sa main. Je l’aime. Plus que tout.

Je suis de retour dans le couloir. « Vous devez avoir de la famille à prévenir… » Que dois-je leur répondre ? Non. Je n’ai pas de famille, c’était elle ma famille. Et j’étais la sienne. Je peux bien prévenir son fils, je peux bien prévenir Samuel, mais il est au courant. Il a été le premier. Samuel. L’évidence me saute aux yeux, alors que je tremble dans ce couloir que j’abhorre. Ma main cherche mon téléphone, et je tape maladroitement un message à destination d’un autre membre de ma famille, avec lequel je me suis disputé. Au diable ma colère, ma rancœur, mon ego et mon orgueil, ou tout ce qui a pu faire que je ne l’ai pas contacté plus tôt. Au diable tout cela, j’ai besoin de lui, alors qu’on me conduit dans une petite pièce, pour que je puisse m’asseoir. Camille, viens, j’ai besoin de toi.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 14 Jan - 14:37




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Six jours et cet appartement lui semblait toujours plus vide d’heure en heure. Les cris, ses pleurs et le claquement de porte, tous ces sons hantaient la pièce. Il songeait à déménager. Tout semblait porter son empreinte ou du moins, chaque chose que son regard effleurait, abritait un souvenir. Après son départ et leur rupture, il avait eu la violente envie de tout brûler. Meubles, objets, vêtements, studio. Mais ça ne l’empêcherait certainement de finir par avaler les cendres et de s’en étouffer. Il allait devoir assumer cette trahison et cette décision. Revenir sur ses pas ? Non. Il avait parié gros sur elle et s’était laissé porter sans réfléchir. Le résultat ? Le même, toujours le même. La déception. C’était pire que ça. Dès que ses songes déviaient sur cette vérité dérangeante, une rage qu’il n’expliquait pas, le secouait. Comment avait-il pu être aussi aveugle ? S’abandonner dans les bras d’une semi-démone. Pouvait-il encore plus se compliquer l’existence ? Il fallait croire que le danger l’attirait incommensurablement et inconsciemment. Rejeter Rebecca pour sa nature et non pour sa personnalité, n’avait pas été chose aisée. Mais avait-il vraiment le choix ? Il ne pouvait pas digérer son silence. Pas alors que lui s’était ouvert à elle, pas alors qu’il dévouait sa vie à une communauté, pas alors qu’elle représentait l’ennemi public numéro un. Pas alors qu’il avait perdu des siens dans des combats qui l’avait opposé à ces créatures. N’était-ce pas impulsif ? Non. Il ne pouvait pas être avec elle. Mais le voulait-il ? C’était une autre histoire. Mais rester en couple avec elle lui en aurait coûté davantage. Comment s’exposer en continu ? Alors qu’elle peut basculer à tout instant. Son contrôle d’elle-même ne pouvait pas perdurer éternellement. Il se serait inquiété des retombées de ses actes, aurait remis en question chaque parole avant de la lui délivrer. N’avait-il pas confiance en elle à ce point ? En ce qu’elle était, non. Il avait assez vu les ravages perpétrés par cette espèce et assez remarqué leur instabilité. Ils n’étaient tous que des bombes à retardement. Peut-être qu’elle ne l’aurait jamais été mais… Il ne pouvait plus prendre de risques avec elle. Il vivait assez sur la brèche comme ça. C’était sa limite. Aussi douloureuse qu’elle soit, cette décision, il ne l’avait pas encore regretté jusqu’ici. Il espérait simplement qu’elle serait aussi loyale envers ce qu’il connaissait d’elle – ou croyait connaître de toute évidence, pour qu’elle garde le silence sur ce qu’il lui avait avoué. Bien que le secret des métamorphes n’en serait plus un sous peu.

Pour oublier, il avait entrepris activement de trouver un boulot et avait décroché plusieurs entretiens dans les semaines à venir. Il travaillait là-dessus un maximum et veillait à garder le même rythme quotidien. Le changeur avait repris de vieilles habitudes et se remplissait le cerveau autant qu’il pouvait pour ne pas penser. Cette nuit-là, il s’était endormi tôt – contre toute attente. Son portable, pourtant, l’extirpa d’un rêve déplaisant. D’un bond, il se releva et attrapa son téléphone aussi vite. Son cœur battait dans ses tempes – le réveil en sursaut n’aidant pas. Qui pouvait lui envoyer des messages à cette heure ? Le prénom qui s’afficha, suffit à le faire émerger complétement de sa léthargie. Son estomac se contracta un peu plus quand il lut le contenu. Hôpital. Alan était à l’hôpital. Alan Dougal. Sûrement avec Kate. Sûrement pour Kate. Le bébé. Dans un spasme, il se redressa en composant sa réponse. Pas de questions, rien. C’était un appel à l’aide. Il devait y aller, c'est tout. Il s’habilla en quatrième vitesse et se cogna à tous les meubles qui croisèrent sa route, encore somnolent. Il fonça dans la cage d’escaliers et se jeta littéralement dans l’habitacle de sa voiture. Il roula vite. Trop vite mais heureusement à cette heure tardive, personne ne vint l’embarrasser sur la route. Des hypothèses s’accumulaient dans son crâne. Ils étaient en froid. Si son meilleur ami l’avait recontacté de cette façon… C’était grave. Il pouvait le sentir. Chaque frisson qui froissait sa peau, chaque battement que son cœur loupait. L’intuition du corbeau était infaillible. Quelque chose venait de se produire. Et ils étaient à l’hôpital. Ses mains tremblaient si fortement qu’il dût raffermir sa prise sur le volant pour les calmer. Il fallait qu’il se contrôle. Alan avait besoin de lui.

Il se gara n’importe comment dans le parking quasiment désert et fonça directement dans les urgences. La dernière fois qu’il avait posé les pieds ici, un type lui avait annoncé qu’ils avaient été échangés à la naissance. Ce souvenir ne favorisait en rien la panique qui s’était emparée sans mal de son être. Quand il atteint la réception, il articula à toute vitesse « Alan Dougal. Je cherche Alan Dougal. » La femme lui indiqua un étage et il la remercia à moitié en reprenant sa course où il l’avait arrêtée. Il manqua de se perdre mais trouva l’ascenseur. A l’intérieur, il réalisa que son ami lui avait déjà indiqué dans son message. Il eut un petit rire nerveux - presque dérangeant même pour ses oreilles, avant de reprendre son expression crispée et inquiète tandis qu’il marchait dans le bon couloir. Il croisa une infirmière qu'il harponna immédiatement. Elle lui demanda d’attendre devant une porte pendant qu’elle allait le chercher. Une chaise. Il s’y assit et croisa les bras. Il ne demanda à personne ce qu’il se passait. Il voulait que ça soit lui qui lui explique. Pourquoi avait-il osé venir dans un centre médical ? Pourquoi l’avoir contacté ? Pourquoi… Camille se mordit les lèvres frénétiquement en attendant. Chaque seconde devenait éternité. A quel point est-ce que c'était grave?
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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 14 Jan - 21:47




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Habituellement, je n’aime pas être assis. Habituellement, je préfère plus que tout être debout où allongé à moitié sur notre canapé. Les chaises, et leur assise rigide, me mettent mal à l’aise. Je n’arrive pas à rester immobile sur une simple chaise. C’est d’ailleurs pour ça que lorsque l’infirmière vient me chercher dans la pièce où j’ai trouvé refuge, elle me trouve début, adossé au mur le plus proche, les yeux ne regardant rien de particulier et jouant avec mon alliance. Pas de panique, pas de pleurs, j’ai l’impression d’avoir passé un cap. La douleur est parfois si intense qu’elle ne peut plus s’exprimer autrement que par le silence et l’état catatonique. Enfin, voilà ce que j’expérimente, voilà comment je réagis. L’infirmière s’approche, l’infirmière hésite, l’infirmière touche mon bras me faisant sursauter. Ma voix est étranglée lorsque je sursaute dans un « Quoi ? » légèrement agressif. « Une de vos connaissances est arrivé, il… » Je murmure un « D’accord » et la voilà qui me guide jusqu’à une nouvelle pièce. Que suis-je censé lui dire ? Que suis-je censé dire à Camille, qui m’attend de l’autre côté de la porte, que suis-je censé lui dire, bon sang ? Le silence, voilà la seule chose qui me permet de m’exprimer actuellement. Le silence ou son opposé : la colère. Je ferme les yeux en inspirant au maximum pour me calmer. Pour retrouver un semblant de contrôle sur mon comportement. Sur ma voix. Sur mon attitude. Pour espérer pouvoir être honorable face à celui que je considère comme un frère, face à mon meilleur ami. Et le parrain de Samuel. J’inspire une dernière fois, en poussant la porte. Je tremble encore : la main sur la poignée me permet de m’en rendre compte.

Il est là. Ses traits endormis me rappellent l’heure tardive. Cela faisait bien un mois et demi que nous étions en froid. Pourquoi fallait il que ce soit dans ces circonstances que je fasse un pas vers lui ? Je l’ignore. Je ne sais plus trop ce que je dois penser, actuellement, en même temps. Mon cerveau refuse d’aligner deux pensées cohérentes, il reste bloqué sur trois mots qu’il ne parvient pas à analyser. Je prends mon inspiration pour parler, j’échoue, et je fais un pas dans la pièce. J’entends la porte qui se ferme sous ma légère impulsion. Par quoi commencer ? J’essaye à nouveau de parler. Que dois-je dire ? Que dois-je faire ? J’ai envie de m’écrouler, j’ai envie de m’effondrer, mais ce serait mettre à mal tout le calme que j’essaye de rassembler depuis que je lui ai envoyé le message. « Vous devez avoir de la famille à prévenir… » Maintenant ? A… quoi… quatre heures du matin ? « Camille… » Quels mots employer ? Quelle phrase formuler ? Voilà la question que je me pose actuellement. Je refuse de penser au reste. Finalement, j’arrête de penser ce qui me semble la solution la plus efficace dans mon état, et j’essaye de grimacer un sourire. « Félicitation, Parrain. » Mes yeux brillants jurent ils avec les mots que je prononce ? « Camille… » Mon masque tombe. Je le sens se déliter à chaque seconde, à chaque syllabe un peu plus. Mon masque bâtit à la va-vite qui n’a pas du tromper mon meilleur ami plus d’une poignée de secondes. Ce masque si fragile qu’il s’effrite sous les silences que mon corps m’impose et que je ne peux empêcher de s’insérer entre mes mots. Mes yeux cherchent un support, se posent dans ceux de Camille avant de dévier sur le mur, au fond. Mes doigts jouent machinalement avec mon alliance. « Samuel Camille Dougal est né. » Un faible sourire, sincère cette fois, s’épanouit sur mes lèvres, alors que j’égrène les prénoms de mon fils. Samuel. Voilà l’élu sur lequel s’était porté notre choix. Samuel. Camille. Dougal. J’inspire à nouveau avant d’enchaîner pour ne pas qu’il émette le moindre son me faisant faire machine arrière. Cette fois mon regard se fixe dans celui de Camille. Pour ne pas le lâcher, et aussi pour me maintenir présent. J’ai mal, j’ai du mal. Bien trop mal. « Kate est morte. » Voilà les trois mots que mon cerveau refuse d’interpréter. Je suis abrupt, je suis direct, je n’ai pas cherché des mots et des biais détournés pour le dire à Camille, parce que je veux qu’il souffre autant que moi, je veux qu’il sache ce que je ressens, et je ne veux pas qu’il se voile la face devant la réalité, parce que je n’ai pas eu ce droit. C’est égoïste ? Peut être. C’est malsain, c’est injuste, ce n’est pas bien ? Je n’en ai rien à faire. J’ai le droit d’être égoïste une nuit, une seule petite nuit, quelques heures. Juste quelques heures. Je veux pouvoir avoir ce droit, cet unique droit. Mes yeux se perdent à nouveau dans le vide, alors que je répète « Kate est morte ». Ma voix flanche, ma voix chancèle, et je la suis, me rattrapant à la chaise qui est devant moi. Je déglutis. Il faut que ça sorte, il faut que je réalise ce qu’il se passe. « Kate est morte. » Intègre ça, Alan. Intègre ça rapidement. Intègre ça. S’il te plait…

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 14 Jan - 23:05




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Le rythme des pas autour de lui, devint trop vite insurmontable et presque indécent. Comment tout ce monde pouvait autant s'agiter quand lui ignorait ce qu'il se passait ? Il réajusta quatre fois sa position avant de réaliser que les boutons de sa chemise ne s'accordaient même pas. Il dû s'y reprendre à deux fois pour y parvenir tellement sa nervosité grandissait. L'attente fût finalement écourtée quand enfin, cette fichue porte daigna s'ouvrir. Il oublia d'inspirer dès l'instant où ses yeux se posèrent sur Alan. Alan Dougal. Alan qu'il connaissait depuis sept ans, qui l'avait sorti de son cauchemar, qui l'avait épaulé, soutenu et fait persévérer. Alan, son meilleur ami, son frère, sa famille. Celle qu'il avait choisie. Tout trahissait une gravité apparente, son teint et même la fausse expression qu'il arborait gauchement. Camille se releva immédiatement quand il croisa son regard et se plaça face à lui. Il ne le pressa pas de la centaine de questions qui lui broyaient littéralement le crâne à cet instant précis. Il se contenta de le détailler et d'attendre. Le silence était éloquent. Il signifiait plus qu'un millier de syllabes décomposées. Il exprimait une violence que la parole ne pouvait construire. Le métamorphe connaissait ça. Il le connaissait lui aussi. Oui. Alan n'allait pas bien. Il n'y avait qu'un mètre entre eux et pourtant, ils semblaient séparés par plusieurs mers dont le courant tumultueux n'émettait toujours aucun son. Aucun ressac et pourtant, il pouvait nettement en noter chaque ravage dans sa rétine. Il n'y avait plus de bruits à vrai dire. Il n'entendait que sa propre respiration déjà bien embrouillée. Il avait peur. Il n'avait pas ce droit. Il ne connaissait pas la situation et il n'était pas celui qui souffrait actuellement. Pourtant, il était terrifié et volait cette panique dans l'attitude trop posée de son interlocuteur muet. Ce moment en suspens sembla trop court et pourtant, trop long. Mais finalement. Finalement, les légères rides autour des yeux de l'autre changeur remuèrent. Un prénom. Le sien. Quelques secondes s'écoulèrent ensuite. Le oui sommaire attestant d'une réaction resta bloqué dans sa gorge. Sa bouche était déjà sèche.

Première phrase. Désorienté, il ne fit qu'écarquiller les yeux de surprise. Félicitations ? Il ne comprenait pas. Pourquoi le féliciter ? Il fronça les sourcils et essaya de se calmer afin de recoller les pièces manquantes malgré ce rythme cardiaque anarchique qui tambourinait avec véhémence dans ses tempes. Encore son prénom. Ça lui arracha un frisson et grossit cette boule dérangeante dans sa gorge. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Il était toujours trop effrayé pour oser lui demander. Toute cette fausse sérénité s'évapora alors et impuissant, il resta là à le regarder se décomposer sous le poids d'une réalité qu'il ne connaissait toujours pas mais qu'il partageait déjà. Tout ce qui blessait Alan, le touchait aussi. Cette vérité s'imposait encore plus, là, maintenant. Supporter ses yeux s'avérait moins compliqué que d'endurer son retrait. Il avait peur qu'il ne reste rien en dehors de ce contact visuel, rien que des nouveaux gouffres qu'ils devaient esquiver. Ses doigts trouvèrent son alliance mais le voleur ne le remarqua même pas. De nouveaux mots et un nouvel élément. Samuel. Qui était Samuel. Non. Ça ne pouvait pas être... Samuel. Leur enfant. On était quel mois déjà ? Octobre ? Non. Novembre. Nous n'étions pas en janvier. Non. Ce ne pouvait pas être leur fils. Si. Prématuré. Il était prématuré. Pourquoi risquer l'hôpital si ce n'est pour lui et... Pour ... Où était Kate?  Lui n'avait rien. Son filleul allait bien, pas vrai ? Mais sa mère? Samuel Camille Dougal. Pourquoi ne parvenait-il pas encore à se réjouir? Parce que le père ne le faisait pas. Il s'effondrait doucement. Et le parrain demeurait toujours mutique, figé. Ses paupières remontèrent jusqu'à lui offrir le plein accès sur ce regard. Ce regard qui semblait hurler tout ce qui restait tu. L'oiseau sût alors exactement ce qu'il allait lui annoncer avant que les syllabes ne lui tranchent définitivement l'aorte.

Kate est morte. Deux mains semblèrent s'appuyer violemment sur ses épaules pour le faire choir. Il ne fléchit pas les genoux malgré cette force incommensurable. La tétanie le força à se crisper pour endurer cette douleur à laquelle il ne parvenait à attribuer un terme. Elle avait éclos dans sa poitrine et se diffusait lentement dans chaque partie de son corps. Il avait chaud et froid. Il était là et ailleurs. Le choc. Dématérialisé. Il n'y avait que cette souffrance délimitée et incessante.

Kate est morte. Encore une fois. Il le répétait pour le convaincre ou s'en convaincre. Ça semblait absurde. Kate. Kate, pleine de vie. Il entendait presque son rire se perdre dans un des couloirs. Il refusait de croire qu'elle se soit éteinte. Comme ça. Sans prévenir. Sans crier gare. Kate n'était pas une étoile filante. Elle était le point central de l'Univers d'Alan. L'étoile autour de laquelle il gravitait. Elle était immortelle. Elle était censée être immortelle. Donner naissance. Ce n'était pas dangereux à notre époque. Il devait y avoir erreur. Alan se trompait. Elle ne pouvait pas s'être arrêté là alors qu'elle venait de donner à ce Monde un nouvel être. Elle ne pouvait pas comme ça décider de tout lâcher. Elle ne pouvait pas. Elle était forte. Forte pour eux deux quand lui en manquait. Personne ne pouvait lui ôter la vie comme ça. Personne et rien. Ils étaient venus à l'hôpital. Ils avaient dû la sauver.

Kate est morte. Alan tenait à peine debout. Alan ne mentait pas. Il ne mentirait pas là-dessus. Il ne pourrait pas jouer cette comédie. Ce n'était pas une comédie. Kate. Kate n'était plus là. Kate n'était plus là pour lui. Ni pour son bébé. Kate était partie. Camille sentit cette oppression familière lui bloquer la cage thoracique. Non. Plus tard. Maintenant, Alan. Kate n'était plus là mais lui, oui. Ils étaient là. Ils étaient toujours là, eux. L'urgence le fit enfin bouger et son premier geste fût de poser sa main sur le bras gauche de son meilleur ami. Il ignorait comment il parvenait encore à remuer et même à exister après ce drame. Comment devait se sentir le mari alors ? Il avait peut-être perdu sa sœur mais lui avait perdu sa femme. Comment peut-on se relever de ça? Que dire? Qu'est-ce qu'il y a dire? Ce vide les entourait et les emportait. Non. Ils ne pouvaient pas sombrer. Il fallait combler les brèches. Sa voix sortit rauque. « Je suis là. » Sa seconde paume trouva son épaule droite. Toute cette détresse le faisait suffoquer. Elle était commune, c'était une double peine. Il engloutissait celle de son meilleur ami sans parvenir à gérer la sienne. Il fallait faire quelque chose. Ils devaient faire quelque chose. Il devait faire quelque chose. « Je suis là. Dis moi ce que je dois faire. » Sa voix se brisa sur la fin et il sût qu'il ne pourrait plus dire un mot sans finir par s'effondrer. Il devait tenir. Pour Alan. Pour Samuel. Et pour Kate aussi. Les doigts du volatile resserrèrent leur prise autour de son meilleur ami pour se redonner un peu de contenance et pour se rappeler l'essentiel. Ils allaient devoir surmonter ça.
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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mer 15 Jan - 0:38




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Kate. Est. Morte. Ces mots dictent ma respiration. Je les répète, pour m’en convaincre. Pour parvenir à me convaincre de leur sens. De ce qu’ils impliquent. Je les répète, une fois. Deux fois. Trois fois. Je manque de m’effondrer à chaque itération de ces coups de poignard qui transpercent mon âme sans égard pour sa survie. Et pourtant, j’ai une conscience aigue de ce qui traverse les yeux de mon frère. « Camille, Kate est morte. » Ma voix flanche, ma voix de brise, et je m’effondre. Je m’effondre alors qu’il pose sa main sur mon bras, faisant par un simple contact de sa présence une réalité matérielle. Oui, il est là. Il est bien là. Camille est là, et sa simple présence me calme un peu. Non. Elle ne me calme pas : elle fait bien pire. Camille sape peu à peu, méthodiquement, les vestiges de ma carapace bâtie dans une volonté de garder bonne figure. Mais comment osais-je espérer ne pas m’effondrer sur l’une des rares personnes d’Ecosse à me connaître aussi bien. Comment pouvais penser que… Je ferme les yeux, pour me concentrer plus facilement. Je dois respirer, je dois continuer à respirer. « Je suis là. » La voix rauque de Camille est un nouveau coup de marteau contre mes murailles. Une nouvelle vague qui avale tout. Qui retire les morceaux brisés et fragilisent ceux qui restent. Qui s’enfonce dans les brèches créées par la précédente. Je ne sais rien dire d’autre actuellement que les trois mots qui m’obnubilent. Alors je me tais, et je me concentre pour respirer calmement et ne pas laisser disparaître le barrage qui retient les larmes loin de mes iris pour le moment. La seconde main de Camille se pose sur mon épaule. Je rouvre les yeux, pour les poser à nouveau dans ceux de Camille. Je sais qu’il n’y trouvera plus la moindre miette de faux-semblants. Ca ne sert plus à rien de tenter de les maintenir, à présent. Camille, de par sa présence, de par son contact, les ferait disparaître en un souffle et en un mot. « Je suis là. Dis moi ce que je dois faire. » Faire ? Mais que peut on faire dans ce cas là ? Que peut-il faire, que puis-je faire, que devons nous faire, tout simplement ? Que dois-je lui dire, finalement ? « Kate est morte. » Ma voix n’existe plus, ce n’est qu’un fantôme qui ne parvient pas à prononcer d’autres sons que cette suite qui perd à chaque fois un peu plus de sa réalité pour s’ancrer dans mon âme. Une ancre, oui, voilà ce que sont ces mots, au même titre que la présence de Camille. Je m’effondre. Vraiment. Ma voix est cassée, comme moi. J’ai conscience que Camille considérait Kate comme une grande sœur, j’ai conscience qu’il doit avoir mal au même point que moi, mais ce n’est pas assez. Je sais qu’il doit comprendre, ou toucher du bout des doigts ce que je ressens, mais dans un élan d’égoïsme je veux qu’il comprenne. Je veux qu’il sache exactement comment je me sens. Ses doigts se resserrent sur leur prise, mais mes jambes refusent de me porter davantage, et je me laisse tomber sur la chaise la plus proche. Dis-moi ce que je dois faire. Comment puis-je te le dire alors que j’ignore moi-même ce que je vais devenir ? Comment puis-je te dire ce qui m’est impossible de concevoir. Demain. Plus tard. Après Je ne réalise pas qu’il va devoir y avoir un après. Un plus tard. Un futur sans Kate. « Camille… » J’ai l’impression de geindre. J’ai l’impression de l’appeler sans savoir s’il va me répondre alors même qu’il est devant moi. « Qu’est ce que je vais faire ? Kate… » Une première larme se trace un chemin sur ma joue. Mon visage disparait dans mes mains un court instant, le temps que je me frotte les yeux et tire légèrement sur ma peau pour me faire sortir de mon apathie. « Qu’est ce… Kate… Kate est morte, Camille. » Une deuxième larme échappe à ma vigilance. Camille m’a-t-il déjà vu pleuré ? Je ne m’en souviens pas. Il n’a que très rarement du me voir dans cet état, en même temps. Mais pourquoi s’en soucier ? A croire que lorsqu’on est dévasté, un rien à de l’importance, et rien n’en a dans un même temps. Je secoue la tête. « Je ne sais pas… je ne sais pas ce… ce qu’on peut faire. » Je ferme les yeux un bref instant. Alors que je la vois me sourire une dernière fois. Ma voix n’est qu’un murmure, alors qu’elle file hors de mon contrôle, pensée à peine créée que déjà envolée loin de moi : « J’ai peur d’en vouloir à Samuel. » C’est étonnant comme une voix peut être douce, calme et posée, alors qu’elle n’était que ravage et colère mêlée de ruines embrumées peu avant.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Ven 17 Jan - 1:28




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Entre cette voix qui oscillait et ce corps qui n’arrivait plus à se soutenir, il ne restait plus de place pour la pudeur habituelle, plus de place pour d’autres pensées, plus de place pour l’extérieur. Il n’y avait que ce carré de couloir dans un hôpital sordide. Alan répéta une ultime fois cette vérité. C’était la cinquième fois mais les mots continuaient toujours plus à s’enfoncer dans les tympans de Camille. Il aurait souhaité être sourd pour ne plus devoir les endurer. Cette litanie raisonnait même quand l’anglais se taisait. Il percevait ses cris internes. Il les sentait se frayer un chemin jusqu’à ses poumons afin d’en détériorer l’action. Inspirer devenait toujours plus douloureux. Cette vie entière semblait honteusement douloureuse. Pourquoi elle ? Pourquoi pas lui ? Lui, aux vices multiples, à l’attitude inappropriée, à la lâcheté réputée. Lui qui n’avait jamais rien eu à perdre, lui qui n’avait personne, lui qui n’était personne. C’était injuste qu’il survive à une femme comme Kate. Il ne pouvait pas trouver de coupable alors il préférait encore se désigner plutôt que de laisser cette case vacante. Ses traits se crispèrent un peu plus à l’instar de ses doigts mais son meilleur ami, au même moment, abandonna sa lutte contre la gravité et retomba sur une chaise proche. Le français, lui, ne bougea pas et l’observa simplement. Paralysé et surtout désarmé, ses paumes se refermèrent pour agripper le vide, toujours suspendues dans un mouvement inutile, inachevé. Comment pourrait-il réconforter un homme qui a perdu le centre de son Univers ? Encore son prénom, encore un coup dans l’aorte et pour toute réponse, une question à laquelle il ne parvenait pas lui-même à donner un sens. Alan sans Kate. Cela ne rimait à rien. Son immobilité s’oublia quand une larme dévala la joue du nouveau papa. Alan pleurait et il ne pouvait rien faire. Il n’avait rien entre les mains, rien dans le crâne d’assez réfléchi et pas assez de force encore à mobiliser pour l’assister. Son visage disparut mais pas ce constat.

Le changeur fit un pas mais s’arrêta à mi-chemin quand la voix de son interlocuteur parvint à nouveau à émerger. Chaque son qu’il émettait s’apparentait à une ecchymose sur sa peau. Il craignait de finir en sang à ses pieds mais l’oiseau dans sa tête lui distillait assez de raison pour encaisser la violence de cet instant. Son instinct de survie reprit alors le pas sur son humanité lacérée par des circonstances imméritées. Il s’assit à côté de son frère et posa sa paume sur son épaule à nouveau. Les paroles s’évaporaient dans son larynx à chaque fois qu’il voulait les poser dans l’air. « Alan… » Ses intonations s’étranglèrent un peu et s’éteignirent définitivement quand le veuf lui délia Sa peur. Que pouvait-il rétorquer ? Qu’est-ce qu’il en savait lui ? Comment ne pas en vouloir à l’enfant qui a volé la vie de sa mère ? Non. Samuel n’avait rien pris. Ce n’était pas sa faute. Ce n’était pas… Mais qu’est-ce qu’il s’était passé ? Le voleur reprit sa main pour à son tour se replier derrière ses paumes. Tout s’embrouillait encore, un dédale d’incompréhension et d’effroi. Il n’avait jamais perdu de proche et il n’avait jamais dû consoler des êtres endeuillés. Enfin si. Il avait dû lors des Années Sanglantes, des familles décimées. Mais ce n’était pas la même chose. Là, il s’agissait de sa famille à lui. Il ne savait plus comment réagir du tout. Qu’est-ce qui était correct ou non ? Comment pourrait-il le savoir alors qu’ils évoluaient dans un Monde où des mères mourraient pour donner naissance à leur fils ? Laissant dans leur sillage un mari désorienté et un enfant déjà à moitié orphelin ? Comment trouver encore une signification à quelque chose alors que rien n’en a plus là, actuellement.

Finalement, les premiers mots qui se succédèrent ne furent pas ceux qu’il pensait. Du même ton trop posé et trop calme que son voisin, il murmura « Où est-il… » Il voulait le voir. Ce besoin, cette envie le prenait à la gorge. Il voulait, devait le voir. Réaliser. Comprendre. S’accrocher à la seule lueur d’espoir. Alan devait voir ça. Il devait aussi comprendre. Il ne pourrait jamais rejeter ce qu’il restait du passage de Kate sur cette Terre. Ce pourquoi elle a mené et perdu ce combat. Il ne pourrait pas… Ce problème semblait tellement prendre d’importance dans l’esprit du volatile qu’il répéta encore une fois « Où est Samuel ? » avec plus de convictions encore en rangeant ses paumes sur ses genoux et en collant ses yeux dans ceux du jeune père. « Il faut qu’on le voit. » Cette fermeté dans la voix ne lui ressemblait pas. Le corbeau lui dictait cette conduite, ses instincts le tiraient. Il se laissa faire. « Il faut que tu vois ton fils. Maintenant. » Il se releva alors avant de faire face à l’homme encore assis et plaça ses mains sur les épaules du changeur face à lui. « Je ne t’abandonnerai pas. Tu n’es pas seul, Alan. » Plus directif encore, plus oppressant aussi, il lui ordonna avec sévérité « Regarde-moi. » et planta son regard dans le sien sans lui laisser le choix en prenant même son visage entre ses paumes pour qu’il redresse la nuque dans sa direction. Jamais Camille ne se serait permis ça si le désespoir et la détresse ne les liaient à ce point ici. Si Alan n'était pas aussi proche d'un gouffre et d'un non-retour inacceptable. « Tu n’es pas seul. » Cette détermination solide d’apparence, vacillait déjà dans l’abysse de ses prunelles. Il ignora ses propres hurlements et se concentra uniquement sur ceux de son meilleur ami. Un démon à la fois.


HJ: Bon je suis pas satisfaite, je me rattraperai à la prochaine réponse .__.


Dernière édition par Camille Fontayn le Ven 17 Jan - 13:51, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Ven 17 Jan - 13:29




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Ce n’est pas un doute. Ce n’est pas une question. Ce n’est qu’une peur inavouée que je viens de confier à Camille. Une simple peur, qui s’enracine au plus profond de moi en se mêlant à mes veines. Si je ne l’extrais pas maintenant, cette peur deviendra terreur et elle me détruira. Je le comprends lorsque mes lèvres formulent des mots que je viens à peine de penser. « J’ai peur d’en vouloir à Samuel. » Ma voix ne tremble pas lorsque ces mots résonnent autour de nous. Je sais que je suis détruis, je sais que Camille le voit. Je sais aussi que ça ne fait que commencer. Je ne suis pas un homme courageux, je l’ai toujours su et les dernières années ont confirmé cette conviction ; à mes yeux du moins. Camille et Kate sont les deux personnes pour lesquelles je suis capable de passer par-dessus cette lâcheté qui me pousse à me cacher et à employer la technique de l’autruche pour que rien ne m’atteigne. Je ne suis pas un homme courageux. Kate est morte. Je ne suis pas un homme courageux, je ne vais pas pouvoir passer au dessus de ces trois mots. Une larme s’échappe, encore une. Une de trop. « J’ai peur d’en vouloir à Samuel. » Samuel. La voix calme de Camille me répondit, alors qu’un premier sanglot entrecoupe ma respiration. Que pensais-je un peu plus tôt ? Que la douleur était si intense que je ne pouvais pas l’exprimer par des larmes ? C’était faux. Ce n’est qu’un odieux mensonge. Parce que je ne réalisais pas, à ce moment là, ce qu’impliquaient ces trois mots. Ce qu’ils impliquent maintenant. « J’ai peur d’en vouloir à Samuel. » J’ai peur, Camille. J’ai peur de lui reprocher la mort de sa mère pour ne pas avoir à me la reprocher à moi. Et si j’avais été plus attentif ? Et si je l’avais amenée plus rapidement à l’hôpital ? Et si je n’avais pas eu cet instant stupide d’hésitation, devant l’évidence qui se dessinait devant nous ? Et si… et si… j’ai peur, Camille, de me noyer dans les si et reporter toute ma culpabilité sur mon fils. « Où est-il… ». Sa voix me parvient à travers un brouillard, alors qu’un nouveau sanglot me fait hoqueter. Pas de larmes. Pas de larmes mais c’est tout comme. « Où est Samuel ? Il faut qu’on le voit. » La fermeté de sa voix me calme instantanément. Je relève la tête pour fixer mes yeux dans les siens. Pour chercher la main qu’il me tend, pour chercher son soutien. Celui qu’il ne me refuse pas, alors que je l’exige égoïstement. Samuel. Où est il ? Je le regarde sans comprendre. Ne comprend-il pas que Kate est morte ? Que ma femme ne rira plus et ne me taquinera plus ? Que nous ne crierons plus pour un rien, que je ne pourrai plus aller la chercher le midi pour que l’on se fasse un resto à deux ? Où est Samuel… On s’en fiche de Samuel. On s’en fiche. Plus rien n’a d’intérêt ici. Mes lèvres prononcent à nouveau « Kate est morte. » silencieusement. « Il faut que tu vois ton fils. Maintenant. » Camille se relève, et je le suis du regard. Mon fils. Il faut que je voie mon fils. C’est Camille qui le dit. Parce qu’on ne s’en fiche pas, pas du tout. Mais Kate est morte. « Kate… » Je veux la voir, elle. Je veux la voir sourire. « Où est-elle ? » Ma question fait écho à la sienne. Où est il ?, m’a demandé Camille. Où est-elle, je lui rétorque. « Je ne t’abandonnerai pas. Tu n’es pas seul, Alan. » Si, je suis seul. Si Camille. Je suis seul avec un enfant, je suis seul dans un univers qui s’effrite un peu plus chaque fois que je comprends que Kate est morte. La voix de Camille s’infléchit pour être encore plus ferme, et lorsqu’il me demande de le regarder, je ne peux qu’obtempérer. « Regarde-moi. » Oui, Camille, je te regarde. Il ne me laisse pas le choix, de toute manière. Je te regarde, et je ne peux me dérober alors que tes paumes me contraignent à te regarder. « Tu n’es pas seul. » Je ne suis pas seul. Non. Je ne le suis pas. Il faut que je le comprenne, sinon je vais devenir encore plus fou que je ne le suis déjà. Je balbutie un vague « Je sais. » que ne va convaincre personne. « Tu es là. » Mais qui peut tenter de le faire. Je ne suis pas seul. Mais Samuel si. Je l’ai abandonné. Je l’ai abandonné alors qu’il n’a même pas trois heures. Je l’ai abandonné, alors même que j’avais peur de lui reprocher une mort qui ne dépend pas de lui. La panique revient. Avec une force que je n’imaginais pas. Mon fils. Où est il ? La panique. Ma respiration s’accélère tant qu’une douleur à la poitrine me fait plisser les yeux. Je tente de me lever, mais je dois m’y prendre à deux fois avant que mes jambes n’acceptent de rester stables. Ma main se pose sur l’épaule de Camille, et je n’ai conscience qu’à moitié qu’elle la serre sûrement trop. « Je dois voir Samuel. Je dois le voir. Maintenant. » Ai-je vraiment conscience que je répète simplement ses mots ? Je l’ignore. Ce que je ne peux ignorer en revanche, c’est cette nécessité qui me fait suffoquer. Et cette prise de conscience. « Je l’ai abandonné, Camille. » Ma voix ne laisse rien transparaître de ma panique. De ce besoin vital que je ressens de voir mon fils. Etrangement, elle est calme. Posée. Comme un peu plus tôt. J’alterne entre la peur, les balbutiements, et le contrôle de ma voix. Un rire nerveux me surprend, alors que je fais quelques pas dans le couloir. « Sept mois. Sept mois que je sais que je vais être père. Trois heures, et je ne suis déjà plus au niveau. » C’est la fatigue qui me fait parler, qui me fait rire, alors que je désespère profondément. J’aimerai à cet instant me transformer, pour n’être plus qu’un berger allemand, mais étrangement j’en suis incapable. Le berger allemand se tapit au fond de moi, et refuse de m’obéir. Je l’entends presque me grogner d’aller voir Samuel. J’explose de rire en faisant un tour maladroit sur moi-même, qui me donne vaguement l’impression d’avoir bu. « Je ne sais même pas où il est ! » Mon rire s’évanouit sur les deux derniers mots. Je suis pitoyable. Je suis pathétique. J’ai envie de fuir, loin de tout ça, loin de cette atmosphère, loin de la preuve flagrante que je suis un échec. J’ai trompé Kate. Je l’ai trompée, elle ne l’aura jamais su, et voilà que je ne sais même pas où est notre fils.

Et je suis incapable d’aligner deux pensées cohérentes.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Ven 17 Jan - 23:28




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Délire, perte de réalité, l’essence même d’Alan s’évaporait toujours plus dans cette atmosphère hospitalière nauséabonde. Jamais, il ne l’avait vu dans un tel état. Cela ne le choquait pas au vu des circonstances et de sa propre maîtrise partielle sur ses émotions. Mais ça ne faisait qu’entretenir son mal être et sa peine. Il fallait qu’il le relève. Et il ne plaisantait pas. Il ne l’abandonnerait jamais. Ses doigts relâchèrent progressivement la mâchoire de son ami quand il comprit que le message était passé. Sa voix lui attesta d’ailleurs et l’obligea à se détacher complétement. La conviction du veuf restait incertaine mais au moins, avait-il perçu les sons à défaut d’en assimiler pleinement le sens. Il aurait le temps de s’en rendre compte. Camille comptait lui démontrer qu’il resterait là, qu’ils allaient survivre à ce drame. Cela semblait simple à allonger entre ses méninges, un raisonnement limpide. Mais cette force basculait parfois pour laisser place à une panique intense. La peur de faire une crise en plein milieu de ce couloir l’effrayait réellement. Pas le moment, pas le lieu. Il reprenait le dessus à chaque fois jusqu’ici et camouflait son anxiété comme il pouvait. De toute manière, il doutait que son interlocuteur soit attentif. Tant mieux. Il devait le croire sûr de lui. Le français noua ses bras sur sa poitrine quelques secondes afin de dissiper visuellement le tremblement de ses paumes. Kate, morte. Il ne parvenait toujours pas à l’imaginer étendue, froide. Où était-elle ? Est-ce qu’il avait pu lui parler une dernière fois ? Est-ce qu’il avait été là pour lui tenir la main alors qu’elle rendait son dernier soupir ? La scène se dessina dans sa tête malgré lui brouillant sa vue une poignée de secondes. Non. Esquisser la tragédie, ce serait pour plus tard. Les questions, aussi. Son comparse n’était pas en mesure de lui offrir des réponses et il serait égoïste de lui tirer les vers du nez. Ce n’était pas ce qu’il y avait de plus important. Le passé reviendrait assez les poignarder dans les jours, les mois et les années à venir. Se tourner vers le futur, la porte de sortie. Vers Samuel.

Le corbeau lui laissa un peu de temps et se laissa quelques instants également, pour se ressaisir. Quand son frère se releva, machinalement, il voulut l’aider. Il tenait à peine debout. Il s’agrippa à son épaule. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa peau mais ce contact ne dérangeait pas le voleur. Au contraire, la douleur physique lui permettait d’occulter celle mentale. Il se concentra uniquement sur ça. Avec soulagement, il l’entendit reprendre ses paroles. Le jeune homme se contenta d’acquiescer avant de poser sa main sur son coude pour le soutenir dans tous les sens du terme. D’une voix toujours calme mais toujours aussi déterminée, il articula « Non. Tu ne l’as pas abandonné. Tu l’as préservé de ton état. Tu as besoin de temps, c’est tout.» C’était tellement facile de se focaliser sur cette mission que de penser égoïstement à ce qu’il s’agitait dans sa cage thoracique et son crâne. « Tu n’as même pas fui l’hôpital. » Il savait qu’à sa place, il aurait sûrement… Le métamorphe ferma ses paupières légèrement et ne les rouvrit totalement que lorsque le rire nerveux d’Alan troubla leur silence partiel. Il s’était éloigné à quel moment ? Le riche héritier commençait à se déconnecter sans le vouloir de toute évidence. Son meilleur ami perdait peu à peu le contrôle de ses nerfs à quelques pas de là, ce n’était pas le moment pour enchaîner des ratés. Le français enjamba la distance qui le séparait de son interlocuteur pour se poster face à lui. « Tu n’as rien à te reprocher. Ce ne sont que trois heures. Tu es ... humain et tu as toute une vie pour assumer ce rôle. » Depuis quand se permettait-il de faire preuve d’autant de ... « On va le trouver. » Il tourna les talons à ces mots et accosta la première infirmière qui croisa sa route en veillant à garder Alan dans son champ visuel. Il était trop instable et trop désespéré pour ne pas être surveillé. Elle lui indiqua la section et le chemin à parcourir pour l’atteindre. Il n’était pas très loin. En couveuse.

Le volatile revint près du généticien aussi vite. Un léger rictus, qui n’atteignit pourtant pas ses yeux, se hissa sur ses lèvres. Insuffler un semblant de chaleur ne semblait pas superflu bien que difficile. « Il n’est pas loin. Tu vois. Vous êtes restés au même étage. » Camille laissa son sourire se fissurer alors que d’une voix moins stable, il murmura à nouveau « Tu n’étais pas loin. » Il serra la mâchoire et entreprit de respirer quelques goulées d’air pour se reprendre. D’un geste de la tête, il lui indiqua un couloir. « C’est par là. » Il jaugea ensuite sa réaction. Peut-être que le moment où un père voit son fils, doit rester intime, non ? Parrain ou non, le changeur n’avait peut-être pas sa place dans ce tableau. Dans un sursaut de conscience, il posa ses doigts contre son bras et demanda calmement « Tu veux que je te laisse y aller seul ? » Ses yeux fouillèrent ceux de son ami en attente d’une réponse. Voir Samuel l’aiderait aussi à titre personnel mais si Alan voulait le voir seul d’abord… Il aurait un peu de temps pour accuser dignement la nouvelle. Dans tous les cas, il respecterait sa décision.


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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Dim 19 Jan - 10:48




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




J’ai l’impression d’être ivre. Ivre de douleur. Je viens d’exploser de rire en m’apercevant que j’ignore où se trouve mon fils dans cet hôpital. Trois heures que je suis père, trois heures que je l’ignore et que je rejette ce fait loin de mon esprit. Trois heures que seul le décès de ma femme m’intéresse. M’obnubile. Me ronge et me détruit. Trois heures, et je suis déjà indigne de m’occuper de Samuel. Ivre, voilà ce que je suis. Ce n’est pas de l’alcool qui parcourt mes veines, mais le résultat est le même : moi qui ai un esprit si carré, si clair, si net en général, je me disperse et je perds le fil des pensées décousues que je parviens difficilement à formuler. Je suis au milieu du couloir, à mi chemin entre le rire désespéré et les pleurs lamentables. A nouveau, Camille s’approche de moi, pour me ramener à la réalité. Ses mots sont un phare dans l’obscurité d’une folie que je sens fleurir en moi. Je n’ai pas envie de lutter, je n’ai rien envie de faire. Juste de me réveiller. De ce cauchemar. « Non. Tu ne l’as pas abandonné. Tu l’as préservé de ton état. Tu as besoin de temps, c’est tout.» Comment fait-il pour être aussi… posé ? Comment fait-il pour raisonner à ce point. Pour être calme. Je ne sais plus être calme. Mes mains tremblent, mon cœur bat si irrégulièrement que je m’étonne qu’il ne se soit pas déjà arrêté. de ton état. Suis-je à ce point lamentable, Camille ? Oui, oui je le suis. Ses mots me ramènent à moi. Son calme, aussi. Concentre-toi, Alan. Concentre-toi pour Samuel. Concentre-toi pour Camille. Concentre-toi pour que tu cesses de trembler, que tu cesses de sombrer dans une folie dont tu ne pourras pas te relever plus tard. Je ferme les yeux, alors que Camille essaye de me faire remonter. Alors qu’il me hisse vers le haut en chassant mes doutes. Ce n’est pas la première fois que je le vois ainsi, mais ce n’est pas non plus courant. J’ai l’impression que sa voix cherche à apaiser un animal sauvage pris de panique. Je l’entends s’approcher de moi. « Tu n’as rien à te reprocher. Ce ne sont que trois heures. Tu es ... humain et tu as toute une vie pour assumer ce rôle. On va le trouver. » J’essaye de respirer. Je suis humain ? Non. Non malheureusement. Et c’est parce que nous ne sommes pas humains que Kate est morte. Je manque à nouveau de m’effondrer. Concentre-toi donc, Alan. Plus fort, concentre-toi ? Tout comme le besoin de voir mon fils, le besoin de me concentrer pour éclaircir mes pensées devient vital. Je comprends que Camille va se renseigner sur la localisation de mon fils, et j’en profite pour me contraindre à respirer. Posément. Ce qui m’est impossible, actuellement. Pourtant, lorsqu’il revient, je suis calme. Presque. Je vais voir Samuel. Je vais voir mon fils, c’est tout ce qui compte actuellement. Je vais voir le dernier cadeau que Kate a pu me faire. Non, l’avant dernier, parce qu’elle a pris le temps de m’offrir un sourire. « Il n’est pas loin. Tu vois. Vous êtes restés au même étage. » Le sourire que Camille a forcé sur ses lèvres se fissure, alors que je répète, en écho à ses mots, un « Il n’est pas loin. » qui flotte un instant autour de moi. « Tu n’étais pas loin. C’est par là. » Mes yeux suivent les siens, pour longer le couloir qu’il indique. J’esquisse un pas maladroit, mais il m’arrête en posant sa main sur mon bras. « Tu veux que je te laisse y aller seul ? » Mes yeux se plissent sous sa question. Seul ? Non. Surtout pas, non. Mon regard répond avant mes lèvres. « Non. Non, surtout pas. Camille : je ne peux pas. Pas seul. » Aide moi. Guide-moi. « Tu es son parrain. » Si tu ne m’accompagnes pas, Camille, je vais flancher avant d’arriver devant la couveuse où il doit se trouver. Ce petit être. Mon fils. Je vais flancher et m’enfuir. Repousser le moment où je vais devoir assumer pleinement la réalité des événements de cette nuit. Je cherche de la force dans la présence de Camille. Il faut que je voie Samuel. Il faut que je remplace le fantôme de la main de Kate par la petite présence de mon fils.

Quelques pas, et mes yeux arrivent devant une porte. Il est tôt, très tôt. Trop tôt. J’ai peur qu’on me refuse l’accès à la pièce, avant de réaliser que mon fils n’est né qu’il y a quelques heures. Ils peuvent bien laisser le père le voir, non ? Oui. On me guide, on nous guide parce que j’ai conscience que Camille est toujours là, vers une couveuse. Prématuré. Et pourtant, en bonne santé. Une petite étincelle dans l’obscurité dans laquelle j’ai plongé lorsque j’ai compris que Kate s’était évaporée sous mes doigts. Mes doigts se contentent d’effleurer la couveuse, pour ne pas le réveiller. Ma respiration, si erratique depuis plusieurs minutes, se calque sur celle de Samuel. « Regarde le, Camille. Il est parfait. » murmure mes lèvres, de peur de le réveiller. Un éclat de fierté perce ma tristesse, et je sens un sourire sincère s’étirer sur mes lèvres. « C’est mon fils. ». Une minute s’échappe, puis deux, puis cinq, et une infirmière nous demande de le laisser, et que je pourrai le voir demain. Je sais qu’elle a raison, mais je ne veux pas m’éloigner de ce qu’il me reste de Kate. Je ne veux pas m’éloigner de ce fils que j’ai déjà abandonné trois heures. Je ne veux pas m’éloigner de cette couveuse, de peur qu’il disparaisse et que je le perde à jamais. Le berger allemand se réveille, renifle ce petit être qui dort calmement, et campe sur ses positions. Il n'est pas question que je m'éloigne de lui. Je me crispe. Je retiens de justesse le grognement protecteur du berger allemand qui veut protéger son petit.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Lun 27 Jan - 13:58




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »



La question resta figée, en suspension entre leurs deux corps. Alan semblait s’agiter mais pendant quelques secondes, le métamorphe lut cette sorte d’inquiétude qu’il ne s’expliquait pas encore totalement. Camille accueillit la réponse avec un mélange de soulagement et de crainte. Il ne voulait pas laisser son meilleur ami seul mais il se demandait si lui-même serait assez fort pour vivre cette première rencontre. Peu importait. Tu es son parrain. Le français sentit sa gorge se nouer et son aorte se fracturer quelque part dans sa cage thoracique. Dans un souffle, il lui répondit. « D’accord. » C’était facile comme schéma – Avancer, soutenir l’autre changeur et voir le petit. Facile, il lui suffisait de suivre à la lettre ce que sa logique lui intimait. Ils se mirent en route calmement et en quelques enjambées, ils furent face à la porte convoitée. Le jeune homme laissa le nouveau papa l’ouvrir et resta légèrement en retrait durant l’avancée – plus effrayé que son comparse désormais, à voir le nouveau-né. Il ne prit la parole que pour s’adresser à l’infirmière présente. La couveuse de Samuel semblait les attendre et très naturellement, le père de l’enfant s’en approcha. Le volatile ne fit qu’observer son frère sans se soucier dans un premier temps du petit être. Il ne put se résoudre à s’approcher pour le contempler. La respiration d’Alan se calma ce qui apaisa nettement celle de l’oiseau. Son regard s’éparpilla doucement quand il réalisa à quel point l’émotion étreignait son interlocuteur et à quel point, il ne se sentait pas à sa place ici. En voyant les autres lits disposés, le cœur du corbeau se serra un peu plus. Ses songes s’effilochèrent quand il se souvint de sa rencontre avec Timothée Fontaine. Une angoisse terrifiante le surprit mais il n’en dit mot. Pas besoin d’inquiéter son ami sur ça. Les échanges ne devaient pas être chose courante tout de même. Et les mères mourant en couche, non plus. Ses traits se crispèrent quelques instants avant que le généticien ne l’interpelle.

Il l’invita à le contempler et le voleur ne put se résoudre à décliner malgré le retour de cette oppression familière à la poitrine. Avec une fierté spontanée et naturelle dans la voix, le professeur dissipe un problème – celui de la potentielle rancœur. Camille ne parvint pas à s’en réjouir totalement car son propre regard se perdit sur le bébé dormant paisiblement. Minuscule et fragile, Samuel semblait être à la merci de tous les dangers possibles. Et l’ancien barman ne put s’empêcher de penser au vide qu’il aurait à ne pas grandir avec sa mère. Tous ces sentiments et cette confusion particulière se confondirent dans son esprit. Kate n’était plus là. Cette réalité le frappait encore plus. L’apparition du poupon concrétisait les paroles de l’époux et le brisait littéralement. C’était un vrai drame, une vraie catastrophe et personne ne pouvait rien y faire. Une injustice dont en découlait un sentiment brutal d’impuissance. Les deux pires émotions que l’on puisse croiser se déchaîner dans leur espace. Il dû se faire violence pour ne pas quitter la pièce sans demander son reste. Son instabilité fût mise de côté quand l’employée leur demanda de partir. En voyant la réaction – légitime, de son meilleur ami, il décida de la faire un peu reculer et lui expliqua très tranquillement la situation. Il parvint à négocier dix minutes supplémentaires. Le souci n’étant pas de rester près de son garçon mais bien de déranger le service et les autres bambins présents. En revenant près du changeur, il lui souffla à voix basse. « Tu as encore dix minutes. On reviendra demain. » Demain. C’était dur de s’imaginer les jours à venir, de continuer à voir le temps s’écouler sans elle, d’observer cet enfant évoluer sans son regard. Il se tût et s’enroula dans le silence teinté par les bruits de l’hôpital et la mélodie respiratoire de son filleul. Plus il détaillait ses traits, plus il croyait voir des similitudes avec la défunte.

Au bout de cinq minutes, il se sentit arriver à son point de non-retour, de rupture et il préféra s’éclipser. Il eut juste le temps de glisser un « Je reviens vite. » à Alan et prit la sortie. Il marcha dans les couloirs à un rythme effréné et s’arrêta dans une aile déserte où il trouva refuge dans des toilettes quelconques. Il se plaça devant le miroir sans se regarder avec un seul dessein en tête. Ses mains se rassemblèrent d’abord sur son visage alors qu’il tentait d’étouffer tout début de crise éventuelle. Il devait se reprendre rapidement. Il ne pouvait pas laisser Alan seul trop longtemps. Il ouvrit le robinet de ses paumes tremblantes et s’aspergea d’un peu d’eau fraîche. Quelques larmes discrètes se mêlèrent au liquide glacé et il fit semblant de pas les voir. Il fallait qu’il reprenne du souffle maintenant. C’était marrant de constater que sa seule solution immédiate fut de se jeter sur une dose de nicotine. Mais il n’avait plus rien sur lui, il était censé ne plus fumer. Il se mordit ses lèvres et songea un instant à réellement se frapper pour se ressaisir. Il inspira plusieurs fois profondément et sortit de là en espérant que ça suffise. Il retrouva son chemin jusqu’à la maternité et finalement, attendit à l’extérieur que son comparse s’en extirpe. Il n’avait plus assez de forces pour rentrer à l’intérieur et contempler les dégâts que cette foutue vie avait occasionnée.


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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 28 Jan - 15:23




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




J’ai vaguement conscience que Camille est à côté de moi. Vaguement, pour la simple raison que j’ai l’impression que plus rien n’existe d’autre que Samuel et moi. Que notre respiration. La sienne, dans la couveuse, que j’imagine reposée et calme, et confiante. La mienne, qui s’apaise et qui se maintient, comme si je ne pouvais pas arrêter de vivre et qu’il fallait que je passe cette nuit horrible pour m’occuper de mon fils. Et celle de Kate que j’imagine à côté de moi, en train de le regarder en silence. Je sentirais presque sa respiration dans ma nuque. Elle l’a vu, c’est l’important. Et je l’ai vue, elle. Nous avons été quelques minutes tous les trois, avant qu’on me force à sortir de la pièce pour lui venir en aide, une dernière fois, et essayer, encore, de la ramener parmi nous. Sans succès. Ma main se crispe sur la couveuse, lorsqu’on me demande de sortir. Comment cette infirmière peut elle croire que je vais laisser mon fils entre ses mains, alors qu’il n’a plus que moi pour veiller sur lui ? Moi. Et Camille. Son parrain. Qui, d’ailleurs, me laisse un instant seul pour aller parler à celle qui nous a dérangés. « Tu vois, Samuel, lui, c’est Camille. C’est ton parrain. Et moi, je suis ton Papa. » Ma voix ne porte pas plus loin que ma barbe, mais je suis certain qu’il les entend. Tout comme je suis certain d’être ridicule. Tout comme je m’en fiche, à cet instant. « Tu as encore dix minutes. On reviendra demain. » Dix minutes ? Je ferme les yeux et retiens à nouveau, avec peine, un grognement. Dix minutes ? Non. C’est trop peu. J’acquiesce cependant. Je ne suis qu’un vestige, qu’une ruine qui essaye de se rebâtir auprès de Samuel, mais je n’ai pas encore perdu toute ma raison. Je sais que je ne peux pas rester indéfiniment à côté de cette couveuse. Je sais que je ne vais pas pouvoir rester toute ma vie auprès de mon fils. Je sais qu’il va falloir que j’apprenne à faire confiance à d’autres pour s’occuper de lui, et qu’il faut déjà que je fasse un premier pas en le confiant à nouveau aux soins de cette infirmière. « Je reviens vite. » Camille s’échappe. Je me tourne rapidement dans sa direction, mais il est déjà à l’extérieur. Et je me rends compte à moitié de ce que je lui fais subir. Cela fait plusieurs heures que je suis dans cet hôpital, avec la présence de Kate qui s’effiloche, et celle de Samuel qui s’affirme. Ca fait plusieurs heures que, même si je meurs un peu plus à chaque fois que j’y pense, je sais que Kate est morte. Nouveau coup de poignard Camille, lui, je l’oblige à tout assimiler. D’un coup. Sans lui laisser le temps de respirer. Je suis égoïste Mais j’en réclamais le droit, un peu plus tôt. Ca ne change rien, Alan Dougal. Tu es égoïste. Je commence à m’en vouloir. Un peu. Les minutes s’égrènent, et lorsque l’infirmière me redemande de sortir, je couve une nouvelle fois Samuel du regard avant de m’exécuter. Camille m’attend à l’extérieur de la pièce, et je lui fais un petit sourire. « Merci. » Ce mot m’échappe, et j’espère que Camille comprend ce qu’il sous entendu. Merci de m’avoir récupéré avant que je sombre totalement, merci d’avoir répondu à mon appel, et merci de m’avoir mené vers Samuel. J’inspire profondément. Parce qu’il est temps, j’imagine, que l’on parle et que je garde le contrôle que j’ai réussi à reprendre sur mes émotions. Parce qu’il y a un après et que cet après s’appelle Samuel. J’inspire pour parler, avant de me rétracter à la dernière seconde. Une fois. Deux fois. La troisième fois, je me lance. « Tu… tu veux que l’on descende, à la cafétéria de l’hôpital. Elle est ouverte toute la nuit. » Mes yeux se perdent dans le vide, et je manque de flancher. « J’imagine que tu as des questions. » Et je ne veux pas, je ne peux pas quitter le bâtiment. Je ne peux pas partir, et je ne peux pas rester seul. Je sais que je t’en demande beaucoup, Camille. Je le sais. Et je m’en excuse. Mais je ne peux pas supporter la solitude, actuellement, je le sais. « Je… tu travailles demain ? » A-t-il retrouvé du travail, d’ailleurs ? Il me semble qu’il ne bosse plus à la Lune Bleue. Je suis perdu. Et je m’aperçois à quel point lui parler m’a manqué, et à quel point j’ai été stupide de maintenir cette distance entre nous deux.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mer 5 Fév - 14:43




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »



Les élancements dans sa poitrine s’estompèrent doucement alors que son esprit se focalisa pour se faire sur sa respiration afin de la contrôler. Cette parenthèse qu’il s’était égoïstement offerte, l’aidait finalement. Accolé à son pan de mur, il fixa distraitement un point imaginaire devant lui. Ses yeux cherchaient toujours des traits, des contours qui avaient pourtant disparu à jamais. Comme une mauvaise farce, il croyait que Kate allait sortir d’une des salles pour lui faire comprendre que tout ça n’était qu’une blague. Ca restait insensé que ça n’en soit pas une. Camille tenta vainement de se souvenir des derniers mots qu’elle lui ait dit et inversement. Il avait toujours cru que ce genre de choses était important. Mais au final, non. Il ne parvenait même plus à s’en rappeler. Les premières images à affluer furent celle de cette annonce, la venue de Samuel. Il pouvait encore lire sur son visage, l’émerveillement autant qu’il percevait les sons de sa voix posée, tranquille mais surtout amusée. Toute cette vie qu’elle inspirait, évaporée entre ses murs. Cruelle. Sa mémoire était cruelle. Le changeur se demandait si d’une façon ou d’une autre, elle pouvait assister à cette scène. Il priait intérieurement pour que ça ne soit pas le cas. Elle aurait trop de peine. Avait-elle eu au moins l’occasion de voir son bébé avant de rendre son dernier soupir ? Cette simple pensée le força à amplifier la pression exercée par ses bras sur sa poitrine. Il avait l’impression que s’il ne la soutenait pas, elle finirait par se décomposer. C’était une sensation physique détestable. La douleur mentale se manifestait toujours physiquement mais ça n’en restait pas moins pénible que la peine psychique simple, seule. Elle lui rayait l’intérieur du crâne et ôtait toute probabilité d’avenir, d’optimisme. Son départ ne laissait rien d’autres dans son sillage qu’un profond désespoir et un sentiment d’injustice terrifiant.

Son apitoiement tourna court quand enfin, Alan sortit. Le métamorphe réalisa alors à quel point sa présence le protégeait aussi d’une certaine façon de toute lamentation déplacée. Le voir le rassurait finalement car sa simple apparition le ramenait aux priorités. Son léger sourire arracha un rictus triste au français alors que ses remerciements le détériorèrent aussitôt. Dans un souffle, il se contenta d’y répondre spontanément. « Non. C’est normal. » Son meilleur ami n’avait pas besoin de lui dire ça. Il n'y avait pas de place pour ça entre eux, depuis longtemps. Il avait été là pour lui un nombre de fois incalculable. C’était à lui de le remercier pour tout ça et pour ne pas avoir hésité à l’appeler malgré tout. Le voleur attendit patiemment que le veuf décide de la suite. Ce terme sembla signifier tout et rien mais ils ne pourraient le définir qu’en tentant d’avancer, quitte à balbutier, trébucher. Ils ne devaient surtout pas perdre de vue l’horizon. Dans cette optique, il sauta directement sur la proposition qu’esquissa le professeur. « Bonne idée. » tout en se rapprochant de son comparse quand ce dernier sembla sur le point de flancher. Des questions ? Il en avait un millier mais il ignorait si le généticien était en état de lui fournir les réponses. Il aviserait. La voix de l’endeuillé troubla à nouveau son espace – il préférait ça au silence. Il hocha la tête de droite à gauche et ajouta pour la forme, la parole au geste. « Non. » Heureusement. Il n’aurait pas pu aller travailler. Trouver un job. Ça semblait être… tellement secondaire, tellement peu important. Très posément, il posa sa paume sur l’épaule de son interlocuteur et prit le temps de dissiper l’inquiétude derrière l’interrogation. « Je ne te laisserai pas seul ce soir. Viens. » L’ancien fumeur entraina calmement le nouveau papa vers l’ascenseur le plus proche en conservant l’objectif – cafétéria en tête.

A l’intérieur, il détailla une nouvelle fois le visage de l’anglais. Dans cette cabine, seuls, définitivement coupés du Monde qui s’en fichait pas mal que le leur se soit écroulé, le fantôme de son épouse semblait encore plus présent. L’ancien riche héritier passa une main sur sa nuque. « On est pas obligé d’en parler maintenant si tu n’en as pas envie. » Ses interrogations pouvaient attendre. La santé de son presque frère prévalait à ce besoin de connaître les tenants et aboutissants. Demain, la vérité serait encore là pour le cueillir de toute façon. Camille se mordit l’intérieur de la joue et chercha ses mots durant quelques secondes tandis qu’ils venaient de descendre un étage sans être rejoint par d’autres silhouettes. « Alan… Je sais que tout ça n’a plus d’importance désormais mais… » Il releva ses yeux pour percuter les prunelles voisines. Il ne savait plus comment lui faire comprendre qu’il ne le lâcherait pas, qu’il comptait être là. Pour simplement, lui rappeler qu’ils étaient amis, alliés et frères. « Je suis sincèrement désolé pour tout ce qu’il s’est passé entre nous. Je suis content que tu m’aies prévenu ce soir. Merci. » L’émotion le força à détourner le regard pour fixer le bout de ses chaussures en quête d’un peu d’apaisement. Deux étages défilèrent. Ils étaient presque arrivés à bon port. Il n’osait pas imaginer la force qu’Alan devait déployer pour s’éloigner ne fusse qu’un peu de son fils. Plus pragmatique et toujours avec cette envie, ce besoin oppressant d’être utile concrètement, de pouvoir faire quelque chose pour lui, il ajouta « Pour les démarches… Si tu veux, je peux m’en charger. » Il n’avait jamais dû s’occuper d’enterrement mais il y avait un début à tout. Si il pouvait décharger son ami comme ça. Il le ferait sans hésiter. Tout pourvu que ce sentiment d’impuissance s’estompe.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mer 5 Fév - 23:23




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Samuel. Le voir, être contrant au silence et au calme pour ne pas déranger son premier sommeil seul et loin de sa mère, voilà que ça a joué sur ma panique, sur mon angoisse, sur mon comportement déraisonnable. C'est peut être pour cela que je remercie Camille, dès que je sors de la pièce où se trouve mon fils. Mon fils. Kate. Je retiens un long hurlement de douleur. Et je change de sujet. J'essaye de retrouver un soupçon de bon sens, un soupçon de stabilité. J'essaye de modeler dans du sable mouillé un support sur lequel je vais pouvoir faire tenir dans un équilibre fragile ma raison. La cafétéria. Première idée qui me vient, la seule même en dehors de celle de rester là veiller sur Samuel. La cafétéria, donc. Il est partant. Je flanche, je me rattrape, je me raccroche au soutien de Camille qui me permet de garder la tête hors de l'eau. « Je ne te laisserai pas seul ce soir. Viens. » Il a entendu ma demande, ou je suis prévisible. Ou alors ce n'est qu'une conséquence logique de cette nuit, de ne pas vouloir rester seul. Je ne sais pas, mais je n'ai pas envie d'y réfléchir, alors qu'il m'entraîne vers un ascenseur. Sitôt les portes refermées, je m'adosse à la paroi la plus proche, comme épuisé. Je le suis, en même temps. Nerveusement. Et j'ai conscience que nous nous éloignons de Kate, que nous nous éloignons de Sam, et que chaque minute m'éloignera un peu plus de ma femme. Et qu'il va falloir que j'apprenne à vivre seul. Ou presque. « On est pas obligé d’en parler maintenant si tu n’en as pas envie. Alan… Je sais que tout ça n’a plus d’importance désormais mais… » Mais ? Mes yeux noirs se noient dans ceux de Camille, en y cherchant la suite de sa phrase. Je n'ai pas envie d'en parler, c'est certain, mais je ne peux pas l'ignorer non plus. J'aurai l'impression qu'en refusant d'en parler ce soir, ce serait comme la chasser de ma vie. Et ça, je ne peux pas. Je ne le veux surtout pas. « Mais ? » fais-je à mi-voix. « Je suis sincèrement désolé pour tout ce qu’il s’est passé entre nous. Je suis content que tu m’aies prévenu ce soir. Merci. » Les étages défilent, et je l'observe détourner le regard. J'hausse les épaules. Ma voix est rauque lorsque je murmure péniblement. « Je ne pouvais pas faire autrement. Ils m'ont... Ne flanche pas, Alan, ne flanche pas. demandé si j'avais de la famille à prévenir. » Et c'est juste pour cela que tu l'as contacté ? Non. Bien sûr que non. Malgré ce que mes propos peuvent sembler vouloir dire. D'ailleurs, ma voix s'éteint lorsque je rajoute ; « Et je savais que tu étais le seul à pouvoir comprendre... ». Je sens l’ascenseur qui décélère. Et mon cœur s'arrêter quand Camille rajoute, me prenant par surprise. « Pour les démarches… Si tu veux, je peux m’en charger. » Les démarches ? Quelles démarches ? Je le regarde un peu perdu, alors que les portes s'ouvrent. « Non, ne t'inquiète pas, c'est à moi de reconnaître Sam, et d'aller le déclarer à la mairie. » J'ai l'impression qu'il y a un moment de flottement, le temps que je comprenne.  « Les démarches... ah.. oui. » Mon visage perdu auparavant, se ferme comme une huître, alors que je me dirige vers la cafétéria. Je me passe une main sur le visage, le temps qu'on y arrive, et que je me laisse tomber sur le siège le plus proche. « Les démarches... » Je me mordille la lèvre. « Je pensais pas parler de ça... » Mes yeux dérivent sur ma chemise, et j'y aperçois des taches sombres, comme le reste des larmes que j'ai versées, que je devrais encore verser, et qui imprègnent mes habits de l'odeur de ma femme. Je tire sur les manches dans un « P#tain » qui ne me ressemble pas. Ma respiration s'accélère. J'ai envie de d'arracher ces taches, de les faire disparaître, de les dissoudre, de ne plus les voir. De ne pas les sentir. Mes mains tremblent alors que je la déboutonne nerveusement, et de la jeter loin de moi, restant en simple tee-shirt. Ma respiration me semble bien trop bruyante alors que j'inspire et j'expire rapidement. Et ferme les yeux une fraction de secondes. Avant de les rouvrir pour les poser sur Camille. Ca ne va pas bien, Alan... Non, ça ne va pas. Je sais que je ne suis qu'un équilibriste, qui essaye de faire son numéro sur un filin si fin qu'il est invisible à son regard, et que des bourrasques de vent s'amusent à jouer avec lui et la gravité. Tout autour de moi : l'apathie et la folie dans lesquels je menace de tomber. Devant moi : point de repère sur lequel il me suffit de poser toute ma attention pour rester debout – et en vie : Camille. Je cherche quelque chose à dire. Quelque chose à lui dire pour que mes pensées se cristallisent et me maintiennent à leur tour debout. Je cherche un sujet de discussion qui, ni ne s'éloigne de Kate, ni se rapproche de ce qui s'est passé cette nuit. Ou de ce qui se passera lorsque le soleil se lèvera à nouveau sur un monde qui va continuer de tourner. Egoiste monde, qui ne se soucie pas des disparus et se concentre sur son axe de rotation, sans l'infléchir, sans se retenir, sans accepter même de prêter l'oreille au berger allemand qui hurle à la Lune, enfermé dans l'âme d'un homme qui a perdu le centre de son univers. Je tente de contrôler le tremblement de mes mains, en les posant sur la table. Mes doigts pianotent d'eux-mêmes une mélodie qui m'échappent. Mes yeux noirs se fixent dans ceux de Camille.

« J'ai trompé Kate. »

N'as tu aucun égard pour ta femme, n'as-tu aucune compassion pour Camille ? Je l'ignore. Mais il fallait que ça sorte. Parce que je n'ai pas pu lui dire. Parce que j'ai repoussé pendant plus de dix huit mois cette pensée et ces mots. Parce que je m'en veux. Et parce que Camille a le droit de savoir ce que Kate ignorera toujours.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Dim 9 Fév - 1:16




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Quand on lui expliquait qu’il fallait parfois des épreuves violentes et dures pour réaliser les liens qui nous unissaient aux autres, Camille avait tendance à croire que ces gens élaboraient cette conclusion pour donner un peu de contenance à leur peine, l’alléger ou bien chercher à en tirer une leçon quelconque. Bref que ce n’était qu’un moyen de justifier certains passages difficiles, certaines séparations ou affections avec d’autres. Une excuse en quelque sorte. Depuis les Années Sanglantes, il avait revu ce point de vue et actuellement, adossé à cette paroi d’ascenseur, il réalisait enfin la justesse de ces mots. La première personne ayant traversé l’esprit de son meilleur ami, c’était lui. Famille – cette dénomination n’avait jamais été aussi appropriée. Leur amitié transcendait les attaches sanguines et toute preuve tangible que l’on pourrait présenter. La confiance qu’il plaçait en Alan n’avait jamais eu d’égal. Personne n’avait pu se vanter de la posséder et il ignorait si ce dernier le réalisait. Sûrement. Il y avait beaucoup de choses ténues entre eux mais elles semblaient bien souvent d’une évidence aberrante. A tel point que le changeur ne trouva plus de paroles assez adéquates pour transmettre ce simple fait et qu’il misait sur cette compréhension tacite qui fonctionnait plutôt bien entre eux. Quand il avait parlé de s’occuper des démarches, il n’avait guère pensé à la paperasse liée à la naissance de son fils. Ça ne l’avait même pas effleuré pour la bonne raison qu’il ne savait pas ce qu’il fallait faire pour ça. Mais c’était bon signe… non ? Qu’il pense d’abord à la naissance avant le décès. C’était une forme d’optimisme. Le métamorphe ne l’interrompit pas et n’ajouta rien. Il avait voulu simplement le signaler. L’injure de son comparse le fit relever légèrement les yeux dans sa direction mais il se mura encore dans son silence le temps d’atteindre l’étage souhaité.

Les portes s’ouvrirent et calmement, il guida son presque frère vers la cafeteria avec une assurance qu’il ne possédait pas. C’était facile ça aussi. Suivre des panneaux, avoir un but. Un mécanisme qui annihilait un peu de cette peine qui creusait toujours plus sa poitrine pour y construire cette nouvelle blessure – bien plus profonde que toutes celles qu’elle côtoyait. Toute vigueur semblait s’en échapper et il sentait qu’il n’allait pas pouvoir mobiliser autant de bon sens indéfiniment. Mais ça n’avait pas d’importance pour le moment. Seul le pas régulier et la respiration désordonnée de son interlocuteur comptaient dans son espace proche. Le lieu où ils atterrirent, était par chance désert. Seule une femme sirotait un jus de fruit dans un coin, la mine déconfite mais il doutait qu’elle puisse rivaliser avec leur tête. Si il ne pouvait se contempler, il avait le loisir de dessiner et redessiner cent fois les traits crispés, abîmés, corrompus par le drame du généticien. Oui, on s’en fichait complétement mais son esprit aimait s’attarder sur des futilités pour ne pas faire face à l’essentiel. Ils s’installèrent à une table et naïvement, le premier réflexe du français fut de vérifier dans les alentours la présence ou non de cigarettes. Pathétique ? Sa santé, il n’en avait rien à foutre à l’heure actuelle. Il se voyait mal demander à la seule inconnue du lieu si elle en possédait pourtant. Nerveusement – bien qu’épuisé, il se mit à comprimer ses paumes l’une contre l’autre. Et maintenant ? La poigne du désespoir le compressa aussi vite qu’il fût déchu d’objectifs concrets. Passer des coups de fil, préparer l’enterrement au fond, ça l’aurait aidé lui. Une de ses paumes coulissa sur son front avant qu’il ne décide d’aller leur chercher deux bouteilles d’eau au distributeur pour s'occuper les méninges. Il eut à peine le temps de se redresser qu’en plein mouvement, une phrase du professeur suffit à le faire se rasseoir aussitôt. Avant que ses fesses ne retouchent la chaise néanmoins, il avait déjà balbutié complétement perdu « Qu…quoi ? Qu’est-ce que tu … ? »

Tromper ? Comment ça tromper ? Il avait fait quoi ? Tromper dans le sens tricher sur quelque chose ? Tromper du genre, mentir ? Tromper comme … Non, il s’agissait de l’homme le plus fidèle du Monde, ça ne pouvait être qu’autre chose. Tromper, ça ne veut rien dire au fond. On peut tromper des gens avec un jeu d’apparence. Voilà, ça ne voulait rien dire. « Je … Enfin… Quand tu veux dire tromper… Tu lui as men… Menti ? » Sur son passé peut-être ? Il était nébuleux après tout pour lui – il ne devrait même pas lui poser cette question d’ailleurs. Ou sur autre chose ? L’image de Roxane traina une seconde dans ses pensées – le corbeau semblait l’orienter vers la rouquine mais il la chassa aussi vite qu’elle était apparue. Y avait eu un truc de louche entre eux mais ça pouvait être n’importe quoi. N’importe quoi sauf ça. Forcément. Alan était quelqu’un de droit et Camille n’avait jamais vu un couple plus heureux, plus épanoui que le leur malgré les épreuves, la séparation. La séparation justement. Non même durant cette période, ils avaient encore leur alliance et portaient le même nom. Ironique qu’il accorde à ce point du crédit au mariage dans ce cas précis quand en d’autres temps, il n’en pense pas la moitié. Désarçonné par tout ça, sa vaine maîtrise se craquela un peu plus. Ses prunelles désorientées fouillèrent celles de son voisin. « Ça ne sert… Les regrets, ils ne vont pas t’aider. Tu ne… Tu ne dois pas… Enfin, elle ne voudra sûrement pas que tu te … Te morfondes si… Le passé… C’est comme ça… Tu ne devrais pas être sévère avec toi sur ce qu’il s’est… Ça n’a plus d’importance. » La main du volatile passa à plusieurs reprises sur son visage cherchant à retrouver un peu de lucidité au milieu de cette gigantesque confusion mentale et verbale. Se poser était peut-être réellement un tort finalement.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Dim 9 Fév - 15:55




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Pourquoi le lui dire ? Pourquoi lui balancer ça, aussi violemment, sans prendre le moindre gant ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Trop de pourquoi, et trop peu de parce que à mon goût. Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je n’ai pas la réponse à ces pourquoi tout comme on refuse de me répondre lorsque je hurle un « Pourquoi » déchirant lorsque je pense à l’absence irréversible de Kate. Pourquoi ? J’ai besoin de le dire à haute voix. Je ne l’ai jamais dit, et, pire encore, je ne l’ai jamais dis à Kate. La seule qui aurait du le savoir. Celle qui en avait le droit. Et moi, j’avais le devoir de lui en parler. Pourquoi ? « Qu…quoi ? Qu’est-ce que tu … ? » Mes yeux ne lâchent pas Camille. Je ne détourne pas la tête, je ne baisse pas le regard. Je reste figé et immobile. Non, je ne vais pas répéter. Je le pourrais, sans nul doute, mais je ne compte pas le répéter. Parce que ce serait offenser Kate. J’attends la sentence sans ciller. J’essaye, aussi, de deviner ce qu’il se passe dans la tête de Camille. Je dois chuter dans son estime, de ça, j’en suis sûr. Jeme méprise moi-même, ce ne serait pas étonnant que Camille me méprise à son tour. Et je ne lui en voudrais pas le moins du monde. « Je … Enfin… Quand tu veux dire tromper… Tu lui as men… Menti ? » Il ne me croit pas. Ou il ne se rend pas compte. Deux choses qui me font comprendre qu’il me surestime. Je n’ai jamais menti à Kate. Hormis par omission. Elle ne sait rien sur moi. Savait. Je ne sais rien d’elle, rien sur son passé, rien sur ce qu’elle a pu faire avant nous. Mais ce n’est pas dérangeant, parce que je l’aimais comme elle était. Pas comme elle avait pu l’être. Parce que je l’aime en tant que Kate Dougal. Je ne lui ai jamais menti, nous ne nous sommes jamais menti même. Juste tu. Je soutiens le regarde de Camille. « Ça ne sert… Les regrets, ils ne vont pas t’aider. Tu ne… Tu ne dois pas… Enfin, elle ne voudra sûrement pas que tu te … Te morfondes si… Le passé… C’est comme ça… Tu ne devrais pas être sévère avec toi sur ce qu’il s’est… Ça n’a plus d’importance. » Je secoue lentement la tête. « N’essaye pas de me trouver des excuses Camille. Je ne lui ai pas menti : je ne lui ai juste pas dis. » Pas menti, youhou. Bravo Alan, tu veux une médaille pour ça peut être ? Toi non plus, ne te cherches pas d’excuses. J’inspire posément. J’essaye du moins, parce que ma respiration s’étrangle sans que je ne m’y attende. Je tremble. Encore plus. Et j’essaye de rester aussi calme, et de ne pas m’effondrer lorsque je dis le fond de ma pensée. « Je ne lui ai pas dis. C’est la femme de ma vie, et je n’ai même pas été capable de lui dire que j’ai couché avec une autre. » Direct. Oui, je suis direct. Cash. J’appelle un chat, un chat. Je ne vais pas tourner autour du pot : ce serait inutile. Camille a le droit de savoir. C’est étrange, mais je n’arrive pas à savoir si je lui ouvre les portes de ma mémoire parce que je culpabilise de ne rien avoir partagé avec Kate, ou simplement parce que je suis extrêmement vulnérable. Parce que les silences n’apportent rien de bon. Parce que Camille pourrait mourir, là, en ne sachant rien de moi. Parce qu’on m’a pris Kate quand je ne m’y attendais pas, et que tous les « plus tard », « j’ai le temps », se sont évanouis comme un nuage de brume éclairé par un soleil de midi. Parce que cette nuit, je me suis rendu compte que je ne peux repousser indéfiniment les discussions que je fuis. Je comptais parler avec Kate de mon passé. Je comptais m’ouvrir à elle, je comptais recontacter mes parents pour la naissance de Sam. Et me voilà pris au dépourvu. Moi qui déteste les imprévus, moi qui suis limite maniaque et perfectionniste lorsqu’il s’agit de planifier des choses, tout mon emploi du temps, tout le programme que j’avais établi pour les mois à venir qui nous séparaient de Janvier, tout a été brûlé, tout est parti en fumé. Et maintenant je vogue sur le fleuve de mes larmes, apercevant par moment les ruines de ces planifications que charrie l’eau trouble et salée qui me porte. Peut être est ce pour cela, peut être est la réponse aux pourquoi qui m’obsèdent, peut être est ce pour cela que je dis à Camille tout ça. Parce que ça me semble soudainement indispensable. « J’ai repoussé, j’ai repoussé sans cesse. Et voilà qu’on me l’a ôtée sans me donner la moindre chance de me rattraper. » Mes doigts tremblants vont chercher la chemise que j’ai jetée loin de moi. Je ne formule pas la question qui éclot maintenant dans mes pensées. Est-ce une punition quelconque, l’ironie du sort, qui m’a mené à la porte dans mes bras jusqu’ici alors qu’au lieu de perdre les eaux, elle saignait ? Je ferme les yeux en attendant la réaction de Camille. Je ne sais pas du tout comme il peut réagir, je ne sais pas du tout à quoi je dois m’attendre. De toute manière… et bien de toute manière je ne peux rien y changer. Hormis tenter de ne pas faire une nouvelle fois l’erreur de me taire.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Lun 10 Fév - 1:09




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Ne rien comprendre. Était-il voué et damné à ce schéma d’incompréhension malsaine ? L’ignorant suprême à la naïveté de toute évidence exacerbée. Idéaliste, rêveur enfermé dans un Monde laid et cruel qui le répugnait trop souvent. Aujourd’hui lui démontrait à quel point la cruauté se frayait toujours un chemin au milieu de toute situation. Sournoisement, elle souillait chaque parcelle d’optimisme pour en ôter jusqu’à la perspective d’un futur nuancé. Les nuances ? Elles s’évanouissaient de plus en plus pour laisser place à l’ébène opaque. Noir. Tout était noir. L’Avenir, le présent et de toute évidence, le passé. Alan se mit à trembler et espaça ses deux tirades par plusieurs respirations inquiétantes, ladres, malsaines. Pendu à ses lèvres, les sourcils froncés par toute ce qui lui échappait, le français amplifia la pression qu’exerçait chacune de ses mains sur sa consœur jusqu’à en avoir mal aux jointures. C’était devenu physiquement douloureux d’endurer ses silences alors qu’il évoquait des demi-vérités qui pourtant, n’auraient pas dû avoir de gravité au vu des circonstances. Il le sentait en réalité que ce quelque chose qui rongeait son meilleur ami n’était pas rien. Enfin sa voix lui revint. Il n’eut que le temps de refixer ses yeux dans les siens que les paroles s’échappèrent. Il les réceptionna comme on accuse une averse glacée en plein hiver. «Qu... Quoi? Tu... Toi...» Rien pour s’abriter, rien pour y échapper, l’eau dégringolant, les frissons dévorant la peau, la gorge déjà irritée par l’humidité, le froid entourant la carcasse trempée. Alan, modèle de droiture. Encore une conception à oublier. Les gens possédaient donc tous cette tendance, ce penchant pour la trahison - même les meilleurs d’entre eux. Parce que oui, pour Camille, le professeur le resterait. Si lui s’était permis un tel écart, tout le monde en était susceptible. Voyez comme la nature humaine – et animale dans ce cas, était pourrie jusqu’à la moelle. Personne ne pouvait prétendre à la perfection – il en était l’exemple d’ailleurs mais… Mais le peu de croyances qui lui permettait d’avancer, de passer au-dessus des obstacles semblait toujours plus vouée à s’effondrer et à se détruire. En moins de sept jours, un fils tuant son père qui lui-même a cherché à trahir les siens, sa petite amie devenue ex lui annonçant sa nature démoniaque après plusieurs mois de relation, la mort de Kate donnant naissance à son fils. Et maintenant ça. C'était de trop. Qu’est-ce qu’il restait de bon ? Qu’est-ce qu’il restait de juste, de cohérent et de suffisamment stable pour réparer toute cette déférence de folie ? Rien du tout. Mais c’était ridicule. Une histoire de couple comme ça, ça ne devrait pas l’atteindre. Ça ne le regardait même pas.

L’espace d’un instant, le volatile se voila la vue d’une main refusant tout contact visuel avec le généticien tant qu’il n’aurait pas résolu sa lutte interne et décider sur quel sentiment finir. Plutôt que de condamner toute la planète, il pouvait peut-être ne se focaliser que sur les histoires foireuses entre deux personnes. Il n’y avait rien d’éternel de toute manière. L’affection voguait, les gens changeaient, les situations aussi. Rien ne pouvait subsister. Et il fallait survivre au milieu de ces déceptions constantes. Ce qui le tuait ? Il avait l’impression que le veuf souillait presque la mémoire de la défunte avec une anecdote aussi grosse. Même si ça ne devait pas être le cas. Comment avait-il pu se taire ? Comment avait-il pu… Et pourquoi, pourquoi lui dire maintenant ? A lui ? Porteur d’un secret lourd dont il ne serait jamais délivré, mis dans la confidence. Il n’y avait rien à faire. Et c’était passé. Oui. C’était passé, bon sang ! Ils étaient occupés à se torturer sur des choses antérieures, vaines. Elle n’était même plus là pour les entendre et même si ça n’effaçait pas ce raté, ça suffisait à ne pas remettre le sujet sur le tapis. Un rire glauque et décalé s’extirpa de la gorge du corbeau de manière impromptue. Ses nerfs lâchaient complétement. Il voulait simplement qu’on lui fiche la paix, qu’on l’oublie un instant, qu’on arrête de lui donner des raisons de cesser de croire en tout ce qu’il y avait de positif, d’immuable et de rassurant au fond.

Son hilarité morbide, nerveuse s’éteignit aussi abruptement qu’elle avait éclos alors qu’il ôta ses doigts de son champ de vision pour chercher son comparse du regard. D’un ton un peu dur – plus que ce qu’il n’aurait voulu, le changeur s’entendit lui répliquer « Ta chance, c’est Samuel. Te rattraper, c’est élever cet enfant correctement et remplir comme tu peux le vide qu’elle a laissé. » C’était trop… peu compatissant. Ça ne pouvait pas venir de lui ça. Il tenta de se radoucir mais il avait lui-même de gros soucis avec l’infidélité même si il n’était pas au centre de la polémique. Ses intonations se firent encore fermes quand il continua sur sa lancée. « C’est mieux qu’elle n’ait rien su. Ça t’aurait peut-être soulagé toi mais … vous ne vous êtes pas quittés sur une fausse note au moins. » Malgré son amertume provoquée par cette désillusion, il réussit à articuler plus posément « Personne n’est parfait. » Qui était-il après tout pour le juger ? Coucher avec la Reine des vampires, vendre son secret, sortir avec une semi-démone et lui offrir son secret. Qui était le plus con d’eux franchement dans ce domaine ? Sentant sa rancune persister, il se força à se relever pour atteindre le distributeur et en tirer une bouteille dont il engloutit la moitié aussi sec avant de revenir à la table. Il se prit alors la tête entre les mains en ne trouvant plus quoi dire. Avec qui, hein ? La renarde. Il en était presque sûr. Ces rouquines… Il commençait à comprendre pourquoi on les pensait filles du Diable. Ah non, ça s’était plutôt sa seconde ex. Il fallait croire que les Enfers l’attiraient inexorablement. Mais il ne s’agissait pas de lui. Il était en train de tout confondre. Toute cette histoire faisait ressortir tous les vieux fantômes. Cette somme de cicatrices pesait comme jamais sur son âme. C’était comme si toutes les écorchures s’étaient décidées à se rouvrir lentement, une par une. Un long processus sanguinolent qui commençait à le ternir de plus en plus. Son égoïsme mis à part, il ne put pourtant pas répliquer quoi que ce soit. Pas après ça. Où était sa place d’ailleurs dans ce bazar ? Confident, conseiller, ami, frère ? Mais de qui au juste ? De lui, d’eux ? Il ne savait plus quoi penser.


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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 11 Fév - 22:06




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Je ne lui épargne rien. Vraiment rien. Je le saisis par la nuque, je me raccroche à lui en espérant remonter à la surface, mais en réalité je l’emporte avec moi dans mes ténèbres, je le fais sombrer sans égard pour sa santé. Je puise dans son énergie, je m’en abreuve en l’accablant de mes fautes et de mes trahisons, en m’épanchant sur lui de tout ce que ma lâcheté n’a jamais réussi à dire à ma femme. Que peut il penser de moi actuellement ? Je suppose qu’il me déteste. Qu’il se méprise. Et je le comprends, parce que personnellement, je me déteste. Je me méprise. Mes mains tremblent toujours sur la table, elles s’agrippent à ma chemise, manquant de la déchirer. Camille évite mon regard, moi j’ai envie de vomir, mais je ne peux pas me lever. Je me dégoûte. Pourquoi lui avoir dit ça ? Pourquoi lui infliger ça ? Qui suis-je pour l’avoir choisi, lui, comme confident ? J’aurai du assumer et le dire à Kate en la regardant dans les yeux. Et la réaction de Camille tarde. « Camille, dis moi quelque chose. S’il te plait. » Je t’en pris, Camille. Déteste moi, insulte moi, énerve toi… fais, dis, hurle quelque chose. S’il te plait. Etrangle moi, même. Gifle moi. Ce qu’aurait fait Kate à coup sûr. Avant de s’énerver. Avant de réveiller le dragon qui sommeillait en elle et que j’adorai plus que tout autre. Enerve toi, Camille. Je ne supporte pas ce silence.

Et le voilà qui rit. Un rire jaune, un rire froid, un rire sans joie qui doit être le miroir de tout ce qu’il pense de moi. « Camille ? » Enlève ces doigts qui t’empêche de me voir. Qui t’épargnent. Qui m’épargnent. Regarde moi. Que je puisse voir dans ton regard une once des ravages que j’ai causé en Kate sans qu’elle le sache. Samuel n’a pas eu de chance, c’est le plus lâche de ses parents qui est encore en vie. « Ta chance, c’est Samuel. Te rattraper, c’est élever cet enfant correctement et remplir comme tu peux le vide qu’elle a laissé. » Samuel ? Ma chance ? Oui, c’est une chance inespérée. C’est un cadeau, qui montre que même si mon univers s’effondre, un autre commence à grandir en ce petit être dont je sens la présence dans les étages supérieurs. Dont j’imagine la présence, plutôt, mais l’important c’est que je sais qu’il est là. Je ne l’ai pas porté pendant plus de sept mois, certes, mais c’est mon fils. « C’est mieux qu’elle n’ait rien su. Ça t’aurait peut-être soulagé toi mais … vous ne vous êtes pas quittés sur une fausse note au moins. Personne n’est parfait. » Personne… Oui, personne. Et surtout pas moi. Nous commettons tous des erreurs : j’ai le défaut de les cumuler. Et de les masquer soigneusement. Je suis accusé de meurtre, en Angleterre, même si l’affaire doit être classée depuis le temps, même s’ils n’ont jamais cherché d’Alan Dougal, mais juste un Alan, affolé et malingre. Violent aussi. Personne n’est parfait, oui. Mais Camille, ne le découvres-tu que maintenant ? Personne n’est parfait, certes. Personne que tu ne connaisses. Il se lève juste quand je murmure un « Samuel est parfait. » qui s’évapore dans l’air sitôt échappé de mes lèvres. Samuel n’a que quelques heures. Et il est parfait. Pour le moment. Samuel est un petit ange, un trésor. Pour le moment, Samuel est parfait. Il ne faut pas l’oublier. Et il faut le protéger, aussi. Prendre soin de lui. Surmonter cette nuit. Surmonter la journée qui commencera dans quelques heures. Surmonter le reste de ma vie avec cette culpabilité dont je ne pourrai jamais me séparer. Vous ne vous êtes pas quittés sur une fausse note. Peut être. Mais… Je serre le poing pour qu’il cesse de trembler. Nous ne nous sommes certes pas quittés sur une fausse note, mais elle aimait un menteur. Un traître. Un lâche. Et elle l’ignorait. « Ma vie est en ruine, Camille. S’il n’y avait pas Samuel je… » Je ne peux pas le regarder en face. Parce que la réalité me rattrape, plus forte et plus présente qu’avant. « Kate est morte en ne sachant rien de moi. Rien de… de ma vie avant… elle. » Et elle ne m’avait jamais demandé, elle n’avait jamais cherché à en savoir plus, tout comme moi je n’avais jamais cherché à en savoir plus sur elle. Vous avez de la famille à prévenir ? Et sa famille ? « Je ne connais même pas ses parents. Ou ses frères et sœurs. » Pourquoi est ce si important ? Je ne sais pas du tout. « Si je meurs, personne ne préviendra les miens. » Ce sont des constats que j’énonce. De simples constats. De simples réalités qui me frappent, qui me blessent et qui me transpercent. Mes parents sont peut être morts maintenant. Mes parents… ceux qui m’ont élevé huit si petites et si longues années. Je menace de craquer à nouveau, alors que je me prends la tête entre les mains. « Je n’ai plus rien. Plus rien. Je n’ai plus que Samuel, et la culpabilité. » Et voilà que je pars dans un rire jaune. Glauque. Désabusé. « Une mère décédée, un père infidèle… Heureusement qu’il y a le parrain pour remonter le niveau de la famille dans laquelle mon fils atterrit. » Je me dégoûte. Vraiment. J’ai l’impression d’être plus mal de ressentir la culpabilité d’avoir trompé Kate de réellement regretter de l’avoir trompée. Je me dégoûte parce que je ne sais pas ce qui se passe dans mon cerveau à cet instant. Et je me méprise parce que j’ai peur de le savoir.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mer 12 Fév - 13:23




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Le désordre interne du voleur fût loin de s’évaporer mais il décida de mettre de côté cette nouvelle information pour le moment. Alan ne lui demandait pas un jugement ou un positionnement quelconque par rapport à cette donnée. Il sollicitait simplement son attention, son oreille. Il lui rappela à la perfection en reprenant la discussion. En pleine détresse, rongé par la culpabilité de surcroît, cet homme n’avait pas mérité ça pour autant. Tout le monde avait le droit de se perdre de toute façon, même de cette manière. Camille ne justifiait pas l’acte pour autant mais disons qu’il lui donnait assez de raisons de s’alléger dans son esprit pour réagir plus posément. Son meilleur ami continuait à s’épancher sur ses regrets et jamais, il n’en avait su autant sur lui, même si tout se résumait à ces quelques phrases. Oui, le généticien devait vraiment être au plus bas pour révéler sans pudeur des éléments clés sur lui, sur leur relation. Les traits du français se radoucirent naturellement en l’écoutant, en compatissant, il baissait toutes les barrières physiques, psychiques qu’il avait érigées pour encaisser cette révélation. Ses derniers mots néanmoins firent grimacer le changeur et crisper son expression sur de la frustration apparente – celle de ne pas être à la hauteur d’un tel discours. Ses doigts jouaient encore les uns avec les autres et se perdaient parfois sur la bouteille qu’il avait placée devant lui. « Ah bon ? Tu as changé de parrain ? » Le sarcasme sortit amer de sa bouche. C’était plus fort que lui. Il se pinça l’arête du nez en soupirant. « Alan, je suis loin d’être un modèle moi aussi. Tu veux que je te refasse la liste de mes conneries ? » Elle s’était même allongée récemment. « Ce n’est pas ça qui comptera pour cet enfant. C’est ta présence qui sera importante pour ce gosse, pas tes erreurs passées. On est humains… » Le volatile sourit légèrement et tristement. « … Enfin à moitié du moins. Il t’aimera malgré ces ratés. Tu resteras son père à vie. Ce n’est pas un lien qu’on peut bafouer facilement. » Le jeune homme boucla ce premier speech par « Aucune famille n’est parfaite. Il sera chanceux de t’avoir malgré ce que tu penses. Je sais que tu vas bien t’occuper de lui, qu’il ne lui manquera rien. Au moins, il aura la chance de connaître son père. » Peu des leurs possédait cette chance au final. Il évita soigneusement de s’égarer intérieurement sur sa propre histoire familiale dysfonctionnelle.

L’ancien fumeur se passa une main distraite sur le menton avant de continuer. « Ce n’est pas son passé que tu aimais, c’est son présent. Mais je comprends que… » Le métamorphe songeait à Samuel qui poserait peut-être des questions à ce propos. A Rebecca aussi, à qui il en avait trop dit. Ce n’était pas aussi facile que ça finalement. Même pour un couple marié, de s’ouvrir et d’être accepté autant pour ce qu’on est, que pour ce qu’on a été, fait. En même temps, la trahison guette. Trois exemples en faisaient l’éloge dans son crâne mais il étouffa à nouveau ces cris. « … Ça soit perturbant et important pour toi désormais. C’est la même chose, pour tes parents… » Si il savait que lui aussi… Ses vrais parents ignoreraient s’il devait décéder demain. Camille, recentre-toi. « … Il n’est jamais trop tard pour … chercher sa famille à elle et la tienne. Pour reprendre contact. » Duncan s’imposa dans son esprit et il se doutait que le professeur allait saisir cette pensée de son côté. Son regard se fit à la fois plus sévère et plus doux quand il revint poser son attention dans les yeux de son interlocuteur. « Et ne dis pas n’importe quoi. Tu as plus que ça. » Il lui offrit un léger rictus fatigué. « Je sais que rien, ni personne ne pourra la remplacer et de toute façon, je ne te dis pas de faire ça. Mais il y a les nôtres aussi. Et moi aussi. Tu n’es pas seul. » Le continental but une nouvelle gorgée de son breuvage avant de laisser une de ses paumes dévaler son visage pour retrouver un semblant de lucidité. Un cauchemar. Il avait l’impression d’évoluer dans un rêve glauque et il croyait toujours qu’il allait s’en réveiller mais les heures s’engrangeaient. Dans un murmure, il s’entendit articuler « Je n’arrive toujours pas à y croire…. » Kate lui semblait toujours immortelle. Au fond, ça resterait comme si elle n’était pas partie. Une part d’elle s’attarderait toujours dans les conversations, dans leurs esprits,… Ce n’était pas possible qu’elle disparaisse comme ça, simplement. « Ce qui s'est passé... C’était lié à… Notre nature ? Ou ... Non? » Il s’était juré de ne pas poser de question mais… Mais son ahurissement avait besoin de quelques détails. Si Alan ne voulait pas lui fournir, il n’insisterait pas. C’était aussi une façon intelligente de détourner le sujet de polémique. Il ne pouvait digérer qu’une chose à la fois.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mer 12 Fév - 23:51




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Mon rire me fait froid dans le dos. Mon propre rire. Le Berger allemand tourne en rond dans sa cage en hurlant à la Lune son désespoir, ce même désespoir qui transperce mes mots, allant plus loin que le rire qui les porte en les teintant de ténèbres. Mon rire me fait trembler davantage, il me fait sombrer loin, très loin, de la joie que je devrais ressentir en pensant à Samuel. Suis-je déjà un mauvais père ? Il n’y a aucun doute dans mon esprit que c’est le cas. Mauvais père. Mari infidèle. Ami lâche et égoïste. Trop de qualificatifs. Trop de déceptions par ma faute causées. Et je ne peux plus me rattraper. Ce qui est fait est fait, ce qui est arrivé est arrivé. La vie est ainsi : j’ai le pouvoir de me transformer en n’importe quel animal, pas celui de remonter le temps, pas celui de mourir pour que Kate revive. Parce qu’elle est morte. Morte. J’ai conscience de cette réalité et pourtant je ne m’en rends pas compte. Pas vraiment. Demain, peut être. Dans un mois. Un an. Dix ans… L’éternité sans Kate. « Ce n’est pas son passé que tu aimais, c’est son présent. Mais je comprends que… Ça soit perturbant et important pour toi désormais. C’est la même chose, pour tes parents… » Son présent ? Son présent est mort. Son présent sera éternellement mon passé, maintenant. Son… « … Il n’est jamais trop tard pour … chercher sa famille à elle et la tienne. Pour reprendre contact. » Je n’ai jamais osé le faire, malgré la présence de Duncan, si efficace dans son rôle, qui a ma confiance, qui a mon amitié. Oui, il pourrait enquêter sur Kate mais… En ai-je le droit ? Le non s’impose à mon esprit. Vraiment. Non, je n’en ai pas le droit. Je n’en ai pas le droit, parce que c’est sa vie, et qu’elle seule a le droit de m’en parler. De chercher. Même si je ne le saurais jamais, maintenant… « Et ne dis pas n’importe quoi. Tu as plus que ça. Je sais que rien, ni personne ne pourra la remplacer et de toute façon, je ne te dis pas de faire ça. Mais il y a les nôtres aussi. Et moi aussi. Tu n’es pas seul. » Oui, il y a les nôtres. Des cheveux roux s’imposent à mon esprit, et je me dégoûte. Lui aussi est là. Lui que je suis incapable d’aider vraiment. Je ne suis pas seul, certes. Je suis déjà poursuivi par la présence de Kate qui s’impose. Son absence, surtout. « Je n’arrive toujours pas à y croire…. » Je relève la tête, et mes yeux égarés se perdent sur le visage de Camille. « Moi non plus. Je… je suis désolé de te faire subir ça. » Je suis désolé, Camille, de t’avoir réveillé en pleine nuit pour me maintenir en vie. Je suis désolé de ne pas avoir pu supporter ça seul, de ne pas avoir pu gérer ça sans m’appuyer sur toi. Je suis désolé pour tout ça. Pour cette nuit, pour mon désespoir, mon infidélité, pour ce que je t’inflige. Je suis désolé Kate, de ne pas avoir pu t’aider. Des excuses, beaucoup trop d’excuses… Que je ne formule que partiellement à l’oral. « Ce qui s'est passé... C’était lié à… Notre nature ? Ou ... Non? » Je ferme les yeux. Je revis le début de cette soirée. Je sens à nouveau son corps tout contre le mien, allongés tous les deux sur le canapé, en train de regarder un film, et de maintenir loin de nous notre part animale. Pour une nuit. Une petite, une unique nuit. Lié à notre nature ? Je déglutis. Avant d’essayer de respirer. Ai-je bien éteint la télévision avant de quitter l’appart ? Un détail. Un infime détail. Qui va me torturer, je le sens. Mais d’abord, répondre à Camille. Je lui ai dit qu’il avait le droit de savoir, et bien je ne vais pas me rétracter maintenant. Je lui ai dit des choses qu’il ne m’avait pas demandées, je dois lui répondre maintenant. Ma voix ne flanche pas, elle semble presque songeuse, lorsqu’elle articule lentement. « Oui. » Une petite pause. Les mots qui suivent sont plus douloureux. « Je pensais que ça allait bien se passer, ce mois ci. Je ne pensais pas que ça allait être différent. Et… je ne sais pas exactement. Transformation involontaire, mal maîtrisée… » Les mots ne sortent qu’à moitié de ma gorge, atrophiés, étouffés. « Je ne voulais pas aller à l’hôpital, au début, elle non plus et… et elle a commencé à saigner. » A nouveau, mes yeux se perdent sur le côté, cherchant quelque chose de passionnant dans cette cafétéria qui n’implique pas de croiser le regard de Camille. « On est venu directement ici. Mais… ils n’ont pu sauver que Samuel. » Mon Samuel. Notre Samuel. Je ferme les yeux. Samuel. Kate. Son visage s’impose à mon esprit. Et je prends une grande inspiration. Et une décision, aussi. Je ne suis pas très convaincu de mes propres propos lorsque je tente d’esquisser un sourire qui s’achève en grimace. « On a eu de la chance, finalement. J’ai pu lui parler, elle a pu le voir. On a été tous les trois quelques minutes. » Allez, Alan. Il faut que tu passes cette nuit, il faut que tu la surmontes. Ce n’est pas la plus dure, mais c’est déjà un cap. Que tu dois, et que tu peux passer. Ma grimace s’accentue, alors que j’échoue à nouveau à la transformer en sourire. « On peut dire que j’ai eu de la chance. » Il faut que je me raccroche à ça. Un peu. Il faut que je m’en convainque. Il faut que… il faut que je fasse pas mal de chose. Mais survivre est une priorité, non ? Même si Samuel serait entre de bonnes mains, avec Camille en parrain. J’en suis persuadé. Mais non. Il faut que je survive. Et peut être même qu’un jour, j’arriverai à vivre. « ... De la chance. »

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Sam 15 Fév - 23:29




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La question entraîna inéluctablement quelques secondes de battement, de survie. Le métamorphe se doutait de l’épreuve qu’il lui infligeait. Chaque interrogation posée déployait sur la chair de son ami, de nouvelles morsures, de nouvelles réalités, de nouveaux souvenirs. Oui, Camille pouvait imaginer à quel point, cela lui en coûtait de se rappeler et de lui répondre, de la même manière que chaque coin d’obscurité laissait le voleur divaguer mentalement sur toutes les situations possibles alors qu’il courrait après chaque indice, sous-entendu qu’avait laissé échapper son interlocuteur. La vérité. Elle ne préservait de rien, si ce n’est de l’atroce silence qui la précède et de tout ce brouillard qui ne légitimise pas cette mort brutale. Cette vérité, elle ne risquait pas pourtant de remplir les conditions qui la font être sollicitée. Mais animé par des sentiments divergents, le français la réclamait parce que c’était une lueur comme une autre, au milieu de ces ténèbres. Celle de la compréhension, celle de la potentielle acceptation. Croyait-il brûler les étapes de Deuil aussi facilement ? Pas vraiment. Il essayait simplement de faire un pas dans cette direction en évitant de trop trébucher en chemin. Sinon, il ne pourrait pas soulever, porter et faire avancer Alan. Pas si il ne cessait de butter lui-même. Les faire chuter tous les deux – il s’y refusait. Les yeux atrocement fermés du généticien le forcèrent à baisser le regard pour ne plus contempler à loisir cette douleur à demie voilée. Les doigts du volatile grattèrent l’étiquette de la bouteille comme si ses serres se plantaient là pour déchiqueter leur proie. Le contenant servait donc de défouloir, de victime à cette nervosité croissante, cassante. Une affirmation. Encore quelques instants de flottement, encore un coup dans cette maudite capsule transparente.  Le récit débuta alors. Balbutiements étouffés, rongés par la peine, dur à entendre, à emmagasiner mais le corbeau s’accrocha à chacune de ses intonations pour assembler ce puzzle invraisemblable.

Les scènes s’empilaient sans mal dans son esprit, comme un mauvais film noir et blanc. Aucun son, si ce n’était la voix du narrateur. Pas de quoi faire plusieurs actes mais il déduit les expressions, les situations car il a triché. Il connait la fin. Cette fin. Sa fin. La pièce s’achève donc sur cette atroce scène familiale – presque heureuse finalement qui s’évapore sous les pupilles désorientées de son presque frère. On rembobine, on remet au début. On subit et subit cette histoire jusqu’à en avoir la nausée, à la rejeter. Mais c’était trop tard pour ça. Il avait osé franchir le pas de la réalité. Maintenant, il devait supporter le poids de ces images. Chance. Chance. Chance. Le changeur sentit ses doigts se resserrer encore plus sur l’objet malmené entre ses paumes. Une nouvelle brèche. Un nouveau virage qu’il loupa. Qu’il loupa plutôt grossièrement. D’un murmure rauque, légèrement irrité, il s’entendit prononcer « De la chance… » Ses paupières coupèrent l’accès à son horizon quelques secondes. Il repensa à tous ces derniers événements, personnels ou non avant d’élargir sa pensée à tout ce  qu’il s’était passé antérieurement. A cette guerre sanglante, à cette espèce servant de buffet à des vampires, à cette race fait d’hommes et femmes effrayés d’être découvert, à cette communauté qui ne désire que la paix. A ces métamorphes qui ne cherchaient simplement qu’à vivre aussi normalement que possible. A toutes ces injustices, à toute cette souffrance inutile. De la chance.  Ils étaient en vie. Oui. Mais à quel prix ? Était-ce ça la chance ? Continuer à évoluer et se voir toujours plus enfoncé. Se relever pour mieux retomber. S’user, se détruire, perdre foi. Quand survivre remplace simplement, facilement, vivre. Est-ce que ça en valait encore la peine ? Où elle était la chance ? Il ne pouvait plus encaisser ce mot. Il ne pouvait pas regarder Alan se convaincre d’un mensonge pareil. Non. Alan n’avait pas besoin de se mentir. C’était plus atroce cette résignation que toute sa colère ou tout son chagrin. Ça sonnait presque comme un déni. Le volatile laissa impunément cette forme de violence l’étreindre alors qu’il se relevait d’un bond en claquant brutalement son poing sur la table. La douleur déferla aussi rapidement dans sa main à l’instar de sa voix qui s’échappa un ton trop haut de sa gorge. « Arrête. Arrête ça tout de suite. » Ce n’était pas tant un ordre qu’une supplique. Ça ne voulait rien dire, formulé comme ça, avec aussi peu de mots. Le voleur ne savait même plus pourquoi il s’emportait. Ça n’avait ni queue ni tête. « Tu as le droit de crier. Tu as le droit de t’énerver. Tu as le droit d’être en colère, d’être triste, d'en vouloir au monde entier, de… » L’apathie. C’était ça l’ennui. Il avait peur qu’il finisse dans cet état à force de raisonner comme ça. L’énergie déployée dans ce discours vide de sens au fond, l’entraîna encore plus loin. Réagir. Il devait réagir pour lui. Tournoyer dans cette peine, la laisser les faire suffoquer. Ils étaient à l'étroit. L'oiseau se sentait emprisonné. Il étouffait. Il fit le tour de la table pour prendre son comparse par le bras et le tirer vers la sortie de la cafeteria. « On sort. » Bouger, marcher. Être en mouvement. Arrêter de parler, de réfléchir, de subir, de souffrir. Marcher, simplement.


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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Lun 17 Fév - 22:08




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Il me demande ce qu’il s’est passé, et sa question est plus que légitime. Les mots brûlent ma gorge sur leur passage. Ils sortent désarticulés, atrophiés, estropiés, mais j’espère vraiment que Camille ne va pas me demander de répéter. Je sais que j’en serais incapable. Que s’est il passé ? C’est une excellente question. J’ai une petite idée, mais rien de certain. Les médecins, eux, sont perplexes. Une humaine n’aurait jamais du avoir ce genre de problème… mais Kate n’était pas humaine. Kate faisait partie d’une espèce inconnue que nous avons volontairement maintenue dans l’anonymat. Si les métas avaient été connus, et la recherche mise en route, aurait il été possible de… Je me concentre pour maintenir ma respiration stable et calme, alors que j’affirme à haute voix que j’ai eu de la chance. A quarante deux ans je me retrouve veuf et avec un enfant à charge, moi qui ne me suis jamais senti capable de veiller sur une vie. J’ai de la chance, moi ? Oui. Oui, il faut que je m’en convainque, et vite. De la chance, suis je en train de répéter… Camille aussi s’y met de son côté. « De la chance… » Le voilà qui ferme les yeux et cesse de malmener la bouteille d’eau que ses doigts torturent depuis que j’ai commencé à lui répondre. « J’imagineque c’est la meilleure façon de voir les choses… » fais-je en réponse à son ton rauque et où pointe une once de colère. Colère ? Pourquoi ? Contre qui ? Il n’y a personne à blâmer ici, si ce n’est le sort. Et moi, à la rigueur. Oui, il n’y a guère que moi à blâmer ici, et je refuse de croire que c’est moi que Camille vise. Tu as trompé Kate, Alan. Et tu l’annonces à Camille le soir de sa mort, à elle. Que pensais-tu avoir comme réaction ? Il serait normal qu’il soit en colère contre toi. Oui, bien sûr. Mais j’y penserai demain. Demain Demain. Après… lorsque je… le mouvement brusque de Camille me fait sursauter violemment. « Pardon ? » Réflexe devant la surprise, au même titre que de se lever. « Arrête. Arrête ça tout de suite. » Je le regarde sans savoir de quoi il parle. Arrêter de repousser à demain, arrêter de... de quoi ? « Tu as le droit de crier. Tu as le droit de t’énerver. Tu as le droit d’être en colère, d’être triste, d'en vouloir au monde entier, de… » Je ne suis pas Camille. Je le regarde, perdu. Que raconte t il donc, là ? Moi ? M’énerver ? Crier ? Je ne l’ai que trop fait. Mes oreilles sont implacables et j’entends résonner les cris de Kate et les miens lors de nos si nombreuses disputes, et la réconciliation qui suivait rapidement. Le plus souvent. Mon cœur s’emballe à nouveau et ma respiration s’accélère. Je suffoque, parce que je ne comprends pas ce qu’il attend de moi. « Qu’est ce que tu racontes ? Qu’est ce que tu veux dire, Camille, je ne te suis pas. » Le voilà qui contourne la table, et me prend par le bras pour me tirer vers l’extérieur. « On sort. » Non. Non. « Non. » Pas question, non, pas question. Je répète comme si j’avais peur qu’il n’ait pas entendu la première fois : « Non. » Pour l’une des premières fois de la soirée, je sais ce que je veux. Et je ne veux pas sortir, m’éloigner plus, de cet hôpital qu’il détient en son sein ce qu’il y a de plus précieux au monde pour moi. « Tu ne peux pas me demander de partir, Camille. Tu ne peux pas me demander de m’éloigner de… » Kate. Samuel. J’ignore quel prénom flotte entre nous deux à cet instant, alors je préfère trancher. Samuel. » Je commence à m’énerver. C’est ce qu’il m’a demandé non ? Il faut que je me retienne, parce que je sais que, parti comme c’est, je risque de passer mes nerfs et la tension sur Camille qui n’a rien demandé en réalité. Je me connais. Je suis en ruine. La dernière fois que mon monde s’est effondré à ce point, j’ai fui. J’ai changé de région, j’ai changé de vie. Et cette fois, ça m’est interdit. Parce qu’il y a Camille, déjà. Et parce qu’il y a Samuel à présent. Le ton monte de mon côté lorsque je reprends. « Tu veux quoi, Camille ?! Que je le laisse seul ? Que je me barre, que je crie, que je hurle ? Et qu’est ce que ça fera ? Rien ! » Et voilà. Je commence à faire de grands gestes et à hausser le ton. Dans un hôpital. « Ca ne changera rien. Rien du tout. Parce que KATE EST MORTE ! » Les mots m’arrachent la gorge. Et un sanglot que j’abhorre. « Kate… est morte…. Et la seule chose que je peux faire, là, c’est… c’est… » Je m’appuie au mur le plus proche. Bravo Alan. Effondre-toi encore une fois. Bien, très bien. C’est comme ça que tu vas prendre le dessus sur le trou noir qui menace de t’engloutir. Tout à fait. Je me serre les dents. « La seule chose que je peux faire c’est… accepter. Et ne voir que… que Sam. » Je suis épuisé. Mentalement. Physiquement. Et je me sens odieusement… égoïste. Parce que je n’ai pas le courage de chercher à… soutenir Camille. J’ai conscience qu’il doit être l’un des plus touché après moi. Mais je ne peux pas m’empêcher de regarder mon nombril. Et ma douleur.

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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 18 Fév - 21:51




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




Son refus semblait prévisible mais l’oiseau ne voulait pas l’anticiper. Le mot arrêta net Camille mais il ne libéra pas pour autant Alan de son emprise. Il se contenta de le fixer avec perplexité alors qu’il lui répéta une seconde fois encore plus déterminé, sa volonté de rester ici. Le changeur laissa alors retomber sa paume contre lui. Sa confusion prit davantage d’ampleur quand le généticien se mit à lui énumérer ses droits. Le voleur resta là, figé, le regard vide tandis que son interlocuteur s’émiettait une fois de plus sous ses yeux. Il ne restait plus qu’à courir derrière chaque fragment pour les récolter et les remettre à leur place – c’était ça son rôle. Mais il ne le fit pas. Non. Il demeura silencieux. Silencieux et absent. De l’énervement enfin – voilà ce qu’il voulait invoquer un peu plus tôt. Pourquoi n’était-il pas satisfait alors ? Le ton montait. Encore et encore. L’apogée fût atteinte aussi rapidement. Kate est morte. La phrase fit reculer de trois pas le métamorphe. Agressives et intrusives, les intonations du professeur le rendirent étrangement immature. Il voulait s’enfuir, distancer son corps de cet hôpital. C’était à peine s’il ne relevait pas ses bras pour comprimer ses oreilles afin de nier cette évidence qu’il lui scandait sans aucune pudeur. Il ne voulait plus entendre ça, il ne pouvait plus supporter cet ensemble de sons qui ne signifiait toujours rien pour lui. Il devrait être heureux. Il devrait se réjouir de l’écouter raisonner d’une façon aussi… Positive et réaliste. Le quarantenaire s’accrochait à son fils et il ne fuyait pas la réalité. Pourquoi ne pouvait-il pas y voir un semblant d’optimisme derrière cette attitude ? Parce que c’était lui. Lui, seul, qui refusait tout à coup de se placer face à l’évidence. C’était ridicule. Il était ridicule. Comment pouvait-on régresser à ce point ? Stade 1, le déni. N’était-il pas arrivé à la colère ou à la tristesse ? Avait-il tout fait à l’envers à ce point ?

Le français baissa sa nuque et contempla ses paumes. Encore cette foutue impuissance qui lui martelait la conscience, l’estime et l’organisme. Il forma des poings avec ses mains avant de redresser le regard vers son acolyte. La colère. Ah, il y revenait finalement. Ses yeux se voilèrent, comme si il était toujours ailleurs et c’était sûrement le cas. Il se sentait engourdi, endormi, perdu. Oui, complétement perdu dans un endroit inaccessible. Sa voix sortit blanche, dématérialisée. « Pourquoi ? » Il amplifia la pression exercée sur ses phalanges jusqu’à les voir blanchir à la surface de son épiderme. « Bon sang, pourquoi ? Merde ! Mais qu’est-ce qu’on a fait au Monde à la fin ? » Son poing s’abattit une nouvelle fois sur la table mais ça ne suffisait pas. Il avait envie de renverser toutes les tables, toutes les chaises, de détruire tout ce qui serait à sa portée. Il fallait que ce lieu trop propre, trop rangé arrête de leur vanter sa stabilité et sa clarté alors qu’ils venaient de perdre Kate. Kate était morte. La phrase devenait enfin vérité. Cette hargne indécente s’évanouit aussi rapidement laissant son propriétaire démuni, seul. Apathique. Ses doigts encore sur la table, s’y appuyèrent quand il sentit ses jambes se dérober lentement. Son ton resta dur pourtant quand il continua à se plaindre de l’injustice. « Tu ne méritais pas ça. Vous ne méritiez pas ça. » Ça ne changeait plus rien. Il n’y avait plus de combat à mener en dehors de celui pour survivre à ça. Pour elle, c’était trop tard. Pour elle… C’était terminé. Terminé. Il n’avait pas la force de l’accepter. Pas mentalement, ni physiquement. Ses genoux fléchirent et il les laissa rencontrer le sol, une main toujours en appui sur la surface proche.

Livide et toujours aussi égaré, ses pupilles s’attardaient sur un détail au loin, un point imaginaire. Il tenta de la visualiser, ici avec eux. Il tenta de se plonger dans une dimension parallèle. Mais un fantôme aux contours difformes hanta seulement son crâne sans se matérialiser. Elle n’était plus là. Et il ne restait qu’Alan. Alan qui ne parvenait pas à se soutenir. Ses intonations tremblèrent quand il reprit « Ça aurait dû être moi. Je n’ai jamais rien eu à perdre. Et vous… Vous étiez fait pour rester ensemble… Jamais… Ça aurait dû être moi depuis le début. Pourquoi elle… Pourquoi maintenant… » Il répéta à nouveau dans un murmure « Pourquoi maintenant… » avant de se dérober, une paume devant les yeux. Son égoïsme devenait embarrassant. Il devait se relever. Il devait aller aider la vraie victime et ne pas s’apitoyer comme un enfant de cinq ans sur la situation. Il était adulte. Les adultes ne sont pas censés s’effondrer. Les adultes font face. Les adultes pensent aux autres, ils se serrent les coudes. L’oiseau dû s’y reprendre à deux fois avant de parvenir à se hisser sur ses jambes tout en effaçant rageusement les quelques larmes qui s’étaient atrophiées sur ses joues. Il s’avança alors d’une démarche peu assurée jusqu’à son comparse. Plus de termes à apposer, plus de conversation à mener. Il n’y avait plus rien. Rien d’autre que son affection pour les Dougal, pour la famille atypique qu’ils formaient. Pour celui qui lui avait sauvé la vie, pour celui qui lui avait redonné espoir, pour celui qui avait tout partagé à ses côtés ces sept dernières années. Pour celui qui n’avait pas hésité à l’appeler en pleine nuit. Pour cet ami inestimable. Pour ce frère qu’il avait choisi, pour ce frère qui l’avait trouvé. Pour ce frère qu’il avait toujours souhaité et qu'il n'aurait jamais espéré un jour, posséder. Camille n'hésita pas une seule seconde quand il passa un bras par-dessus son épaule pour l'attirer contre lui en un geste brutal, irréfléchi. Il ne savait plus comment exprimer autrement sa présence, son affliction et son soutien. Il ne savait plus rien du tout. Si ce n’est qu’il voulait que ça s’arrête. Cette douleur n’avait aucun point de comparaison. Elle était entière et violente. Comment allaient-ils faire pour la vivre au quotidien ? Le volatile s’agrippa à son meilleur ami. Il avait peur de l'Avenir. Tellement peur.
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MessageSujet: Re: « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. » [Livre II - Terminé]   Mar 18 Fév - 23:17




« L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »




A nouveau, je suis au bord des larmes. Toutes mes résistances ont été vaincues une à une. Kate est morte. Je sens la chaleur des larmes au coin de mes yeux à ces mots. Ces pensées. Ces simples pensées qui retranscrivent la plus dure réalité que j’aurai eu à vivre dans ma vie. Que pourrait-il m’arriver de vivre à cet instant ? Je l’ignore et je préfère ne pas y songer. Ma colère désespérée a fait mouche de toute évidence, vu la réaction de Camille alors que j’essaye d’arrêter de trembler, de retenir ces larmes qui me brûlent les yeux de leur goût salé. Kate est morte Je me fixe à nouveau sur cette réalité comme si tous mes efforts des dernières minutes n’avaient servi à rien. Parce qu’ils n’ont servi à rien. Vraiment. Parce que Kate est morte. Et que plus rien n’a d’importance en dehors de cette réalité que l’on m’impose. Je pince les lèvres pour me taire. Pour me forcer à penser à mon fils. « Pourquoi ? » Je relève la tête. En secouant la tête. « J’en sais rien. » lui réponds-je dans un murmure. « Bon sang, pourquoi ? Merde ! Mais qu’est-ce qu’on a fait au Monde à la fin ? » Son poing s’abat à nouveau sur la tableau alors que je lâche dans un cri exaspéré et défait un « J’en sais rien. Mais j’en sais rien Camille ! » Pourquoi. Je ne veux pas de réponse à cette question. Je ne veux pas de réponse, parce que ça justifierait l’injustifiable. Je refuse de penser qu’il y a quelque part une raison logique pour expliquer la mort de Kate. J’ai l’impression que je ne suis plus le seul à craquer à cet instant. Normal. Il est tard. Il est tôt. Et Kate est morte. Si rien ne peut justifier sa mort, sa mort elle, justifie beaucoup de chose actuellement. « Tu ne méritais pas ça. Vous ne méritiez pas ça. » J’acquiesce parce que je suis bien d’accord avec Camille. On ne méritait pas ça. Personne ne mérite ça. Et surtout pas Kate. La mort ne se mérite pas. En dehors de ceux qui la rejettent, comme les vampires. Je me laisse glisser au sol à mon tour. De toute manière… Si je parle, je vais me déliter dans des sanglots qui m’effrayent. Résiste, Alan. Ne t’effondre pas… pas totalement. « Ça aurait dû être moi. Je n’ai jamais rien eu à perdre. Et vous… Vous étiez fait pour rester ensemble… Jamais… Ça aurait dû être moi depuis le début. Pourquoi elle… Pourquoi maintenant… Pourquoi maintenant… » Mes yeux noirs se fixent brutalement dans ceux de Camille, et je me relève en même temps que lui. La perplexité traverse mon visage, avec un soupçon de colère. « Ne dis pas ça. Ne dis pas ça Camille. Ca n’aurait pas du être toi, ça aurait du n’être personne. PERSONNE TU M’ENTENDS ?! » Je crois qu’il t’a entendu. Je tremble. De plus en plus. La fatigue se fait omniprésente et je n’ai qu’une envie : tout oublier. Partir, m’endormir, ne pas me réveiller et ne pas devoir affronter la réalité qui, je le sais très bien, sera encore plus brutale après une pause de sommeil. Nous sommes maintenant tous les deux debout, à nouveau. Pour faire face à nouveau tous les deux. Spontanément, son bras passe derrière mon épaule pour me transmettre son soutien, et ce n’est que soutenu par mon frère que je m’effondre totalement. Les larmes dévalent mes joues en cascade. Mon frère. Je me sens horriblement seul sans Kate alors que je sais que je ne le suis pas. Parce qu’il y a Camille, heureusement, pour me soutenir. Celui qui n’a pas hésité à venir au milieu de la nuit, d’une nuit de Pleine Lune, parce que je l’appelais au secours. Celui qui m’a accueilli lorsque Kate et moi nous sommes séparés. Celui qui a accepté de protéger mon fils envers et contre tout, celui qui supporte aussi bien que Kate mes sautes d’humeur. Celui qui sait qui je suis plus que quiconque parmi mes connaissances. Mon frère non par le sang – et encore ça se discute vu notre espèce – mais par l’affection et les épreuves. Il n’y a guère que sur lui que je pouvais m’effondrer ainsi, et je ne peux plus lutter. Je m’abandonne à cette accolade fraternelle avant de m’écarter et d’essuyer les vestiges de larmes qui s’accrochent à ma barbe. Dans un rire sans joie, juste nerveux et fatigué, je murmure :
« Et dire que demain sera pire… »

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