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"Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]
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MessageSujet: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Dim 23 Juin - 22:37

"Je ne suis pas de celles qui prônent la haine, plutôt de celles qui votent et qui espèrent que ça s'arrête". Cette phrase n'était pas de moi ; je l'avais entendue à la radio ce matin. Une chanson, un témoignage ? Je ne savais même plus. Je ne faisais pas attention au flot de paroles qui se déversaient dans ma conscience : la radio, la télévision, ces gens inconnus et pourtant présents le soir quand je rentre dans mon appartement. Les seuls êtres qui rythment mon coucher et mon lever.
D'où venait cette phrase ? Pourquoi l'avais-je retenue ? Peut-être parce que j'étais d'accord avec cette déclaration. Encore plus maintenant que la guerre était finie. Je n'avais pas éprouvé de haine quand les vampires avaient tué Tolin, puis Jack et Riley. Les sentiments extrêmes, tels que l'amour ou la haine, m'étaient étrangers. Je n'avais pas d'avis tranché ; je restais méfiante envers les semi-démons et les vampires, tout en reconnaissant que dans chaque race, il y avait des bons comme des méchants. Mon travail chez Scotland Yard m'avait appris que tout n'était ni blanc ni noir, que les humains aussi pouvaient être terriblement pervers et cruels.

Durant la pause de midi, j'avais pris l'habitude - récente ! - d'aller dans un bar prendre un café et un sandwich, et continuer de bosser. J'étais une vraie "workaholic", contraction de "work" et "alcoholic". Je ne pouvais pas laisser en plan mon travail. En fait, si j'agissais ainsi, c'était pour éviter d'écouter les conversations de mes collègues, d'entendre leurs histoires de couples et d'enfants. J'avais déjà 34 ans et je n'avais rien construit. J'étais seule.

Alors, oui, j'étais plus tranquille dans un bar, surtout que dans celui-ci, il avait une pièce fermée -mais on pouvait voir à travers grâce à des vitres - avec quelques tables assez grandes pour y poser son ordinateur. Et le wifi, et les prises nécessaires pour ne pas avoir à user sa batterie. Je trouvais les serveurs sympathiques et la nourriture bonne.

Comme à mon habitude, je saluais Valentina qui officiait ce jour là, une jeune fille jolie et agréable, qui tentait toujours de me faire parler de moi, mais j'esquivais souvent. Alors elle soupirait et m'apportait le plat du jour ou deux sandwiches, en fonction de ma faim, et un café.

Je m'installais loin de l'entrée pour ne pas être dérangée et entamais ma relecture des comptes rendus que l'équipe rédigeait après les patrouilles et interpellations. C'était un travail moins compliqué que mes autres tâches, donc je pouvais facilement manger et corriger en même temps, à condition de m'essuyer les doigts avant de taper !

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Dernière édition par Sasha Oppenheimer le Sam 14 Sep - 11:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Lun 24 Juin - 22:48

    Travailler. Pour moi c’était aussi naturel que respirer, puisque je ne pouvais pas concevoir faire quelque chose simplement pour le plaisir, sans but ni objectif, sans rémunération, sans… intérêt. Faire quelque chose de futile n’avait aucun sens à mes yeux, et j’avais beaucoup de mal à ne prendre du temps que pour moi. En fait, ma soirée du mardi avec Valentina était la seule soirée, le seul moment dans ma semaine où je prenais du temps véritablement pour moi… Non, c’était faux. Lorsque je sortais courir avec Vlad, que je m’amusais avec lui dans le parc, même si ça avait pour but de le muscler et de continuer son dressage, c’était pour moi un plaisir… Travailler donc. C’était plus une habitude qu’un besoin, plus une routine qu’une obsession, mais c’était ce que je faisais de mes journées sans m’arrêter. Ma patience et ma force de travail étaient telles que je ne m’arrêtais que lorsqu’une autre occupation m’attendait. Travailler… je travaillais aussi bien chez moi que dans un café, même si je n’étais pas vraiment à mon aise dans les espaces clos comme les bureaux. J’en avais bien un, dans les bâtiments de la maison d’édition qui m’avait embauché, mais je ne l’avais jamais vraiment utilisé, la dernière fois remontant à ma collaboration brève avec ce scandinave au nom difficilement prononçable. C’était d’ailleurs pour cette raison que je venais d’entrer dans le Celtic Pub, en tee-shirt, jean noir, avec une casquette vissée sur le crâne et mon sac à dos d’ordinateur alourdit par un 9mm caché dans un double fond sur les épaules. Pourquoi ce pub ? Parce que j’en étais un des habitués. Oui, ma réponse ne convenait pas vraiment à la question mais c’était aussi la plus logique. C’était le premier pub vers lequel me menaient mes pas, c’était aussi celui où travaillait ma petite sœur, que je saluais d’ailleurs affectueusement en l’enlaçant et en déposant un baiser sur ses cheveux, que je remis en place d’un petit mouvement de main.

    « Je travaille dans la pièce d’à côté, comme d’habitude. Travaille bien ! »

    Cette pièce, c’était mon bureau-hors-du-bureau. Connexion WIFI pour les dictionnaires qu’il me manquait, tables et prises adaptées pour mon ordinateur, c’était une véritable salle de travail, sans en être totalement une. L’idéal. Je commandai à Aliénor ma boisson habituelle quand je travaillais, un café bien fort, et m’installai à une table dans un coin qui me donnait une vue sur toute la pièce et les arrivées. Le temps que mon ordinateur s’allume, je m’installai confortablement, et sortis un jeu pour Vlad qui, s’il pouvait être remarquablement patient, était tout de même un jeune chien et avait donc besoin de s’occuper. Finalement, je me mis au travail. Les heures passèrent, s’égrenèrent comme les grains de sable dans un sablier et je ne les entendus même pas passer. Quelques va-et-vient troublèrent ma concentration, mais ce fut tout pendant la matinée. Aux alentours de midi cependant, une nouvelle entrée dans la pièce me fit lever la tête et en une fraction de seconde, je jaugeai la nouvelle venue. Gabarit moyen, plus fluette que moi, je pourrais sans difficulté la neutraliser si jamais elle se mettait en tête de m’attaquer. C’était ainsi que mon cerveau accueillait les nouvelles personnes et en général, tous ceux qui entraient dans mon champ de vision. Ce n’était pas… « méchant » en soi. C’était juste… moi. J’analysais tout ce qui m’entourait comme une machine, j’enregistrais les données envoyées par mes yeux, mes oreilles, mon toucher, pour en déduire ce qui me concernait ou pouvait me concernait. C’était… sidérant. Grisant dans un sens, lorsque je m’en rendais compte, parce que je savais, je sentais bien que ce n’était pas…normal. Mon regard s’était détourné de la nouvelle venue aussi vite qu’il s’y était posé. Mon mouvement de tête n’avait été qu’un réflexe, même pas conscient en fait. C’était perturbant. J’avais levé la tête pour fixer la jeune femme dans les yeux, j’étais à présent incapable de dire si elle était blonde, brune, si elle portait des lunettes ni quel était son style vestimentaire. En revanche, j’étais capable la localiser et de la neutraliser les yeux fermés. Mon ordinateur passa en veille, ce qui me sortit de la mienne.

    Je soupirai en voyant ce qu’il me restait à traduire. Plus de quatre cents pages à dire vrai. Je n’avais pas encore atteint la moitié, mais il me semblait que cette traduction-ci, du russe vers l’anglais puisque j’étais chargé de faire une énième traduction de Tolstoï, était au-delà de mes compétences. Non. Il s’agissait juste pour moi de me concentrer et de progresser. Voilà, c’était ainsi que je devais concevoir ce travail. Ce n’était plus simplement des travaux d’étudiants et des livres pour enfant que je devais traduire. C’était un auteur, célèbre, ancien, aux lignes plus compliquées les unes que les autres, mais mes employeurs trouvaient ma manière de comprendre et de retranscrire le russe dans une langue étrangère originale et intéressante. Ma boite mail clignota et un bruit strident sortit de mon ordinateur pour me signaler l’arrivée d’un courriel. D’une caresse, j’effleurai le bord du clavier et je coupai le son, un peu tard. Destinataire ? Piotr. C’était un message de mes employeurs, tapé en russe, et le fichier joint devait être un texte à traduire. Une nouvelle personne entra dans la pièce et il me suffit d’un coup d’œil pour reconnaître un serveur, pas Valentina, qui me connaissait bien lui aussi.

    « Alexei, le plat du jour j’imagine ? »

    « Hum… oui. »

    Je n’avais pas vraiment relevé la tête, juste un peu pour permettre à mes yeux gris de plonger dans ceux du serveur. Je rajoutai, hésitant :

    « S’il te plait. »

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 6 Juil - 1:03

Mes yeux me piquèrent au bout de quelques minutes de travail. En soupirant, je sortis un miroir pour examiner mes pupilles. A force de rester emmurée devant mon écran une grande partie de la journée et de la nuit, mes yeux s'en ressentaient et devenaient irrités et rouges. Je sortis le collyre de mon sac et m'administrais quelques gouttes comme recommandé. Maintenant, je voyais flou et des fausses larmes sortaient de mes yeux !

Je levais la tête légèrement exaspérée. Je n'y voyais rien. Un serveur entra et déposa un plat sur une table en amont de moi. Je reconnus que c'était un employé du bar à sa voix et au bruit du plateau contre la table. J'eus d'ailleurs du mal à capter sa phrase car il parlait dans sa barbe, comme d'habitude. La voix de l'homme à qui s'adressait le serveur fut plus posée et calme par contre. Mon cerveau rama à identifier cette voix. Car elle me disait quelque chose. Mais ma vue étant brouillée, on aurait dit que mes oreilles ne fonctionnaient plus non plus !

Soupirant une nouvelle fois, je me rendis compte que ce surmenage allait finir par me bousiller la tête. *Et si je prenais mon après-midi ?*
Bon, je n'avais personne à aller voir, mais je pouvais aller au cinéma ou au théâtre peut être ? Mon téléphone se mit à vibrer et je décrochais au plus vite pour ne pas déranger. C'était Philip, mon patron.

"Allô, oui ? ... Je suis en train de déjeuner, là. ... Non pas à la cantine. ... Pourquoi ? Vous savez bien que j'aime bien être tranquille pour travailler !"
Je ne parlais pas très fort pour ne pas déranger mais je récoltais déjà quelques regards courroucés. Alors je me levais et décida de sortir de la pièce. Mais la phrase suivante de Philip me cloua sur place :
"Quoi ? Non, Philip, ce n'est pas le moment. Je... J'ai besoin de prendre une pause." Cette phrase me coûta sans que je sache pourquoi. Je n'avais pas l'habitude d'avouer une faiblesse devant lui. Ni même d'avouer une faiblesse tout court. J'avais baissé la voix alors que bien sûr tout le monde pouvait m'entendre.

J'allais céder. Tous avaient l'habitude de me voir bosser d'arrache pied. Personne ne comprendrait que je change mes habitudes d'un coup. Même moi je ne comprenais pas. Je chancelais sous les coups qu'il m’assénait : la raison, la contrainte, le devoir, la morale. La PES. Une chape de plomb qui m'empêchait de bouger ou de respirer. Je n'avais pas d'enfants ni de mari donc pas d'obligations familiales. J'étais la meilleure de l'équipe. On avait besoin de moi.

Une vague de malaise s'empara de moi et je chancelai. Je lâchais mon téléphone et m'affala à terre. Un chien me renifla sans que je ne bouge. J'étais tombée près de la table de son maître.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 6 Juil - 9:43

    Dès que le serveur disparut de mon champ de vision, ayant rapidement compris que je ne voulais pas être dérangé plus longtemps, je me concentrai à nouveau sur mon travail, enregistrai mes documents pour ouvrir celui tout juste envoyé par mes employeurs. Je n’avais pas encore eu le temps d’en lire une ligne qu’un nouveau facteur de distraction entra en scène par le biais d’un vibreur, puis d’une discussion téléphonique que je ne pus m’empêcher de suivre. Elle venait de la jeune femme qui était entré un peu plus tôt, et qui, visiblement, ne voulait pas que je travaille tranquille. C’était faux bien évidemment, elle ne me connaissait très certainement pas, et n’avait à mon égard aucun préjugé négatif, très certainement, aussi. Après tout, les gens normaux n’avaient pas pour habitude de déranger les autres pour le plaisir, n’est ce pas ?

    "Allô, oui ? ... Je suis en train de déjeuner, là. ... Non pas à la cantine. ... Pourquoi ? Vous savez bien que j'aime bien être tranquille pour travailler ! Quoi ? Non, Philip, ce n'est pas le moment. Je... J'ai besoin de prendre une pause."

    Elle avait baissé la voix, et j’avais arrêté de lire mon texte pour me concentrer sur ce qu’elle disait. Rien d’intéressant, en soi, mais étrangement, ça me semblait plus… attrayant que ce que j’étais sensé traduire. Oh, j’aimais mon travail, j’aimais tourner dans une nouvelle langue un texte écrit en russe, les mots et les structures syntaxiques avaient une rigidité et une flexibilité, dans un même temps, qui éveillaient en moi un écho, comme si je me retrouvais dans cette description. Apprendre à vivre au rythme des Ecossais, des êtres humains, c’était comme traduire du russe vers l’anglais. Je me heurtais bien souvent à des tournures de phrase si particulières que je savais pas comment les faire correspondre à des tournures anglaises. Et de même, dans mes attitudes, certaines étaient si… particulières, que je ne savais pas s’il allait m’être possible de les… adapter au mode de vie des gens normaux. Mes yeux gris avaient suivi sans la voix la femme qui parlait au téléphone, tandis qu’elle se déplaçait pour cesser de troubler le silence de la salle de travail. Elle passa devant moi alors que je détournais le regard, la conversation m’étant incompréhensible et, de ce fait, inintéressante, finalement. Un mouvement cependant contracta brutalement mes muscles et ma main gauche avait glissé par réflexe dans mon sac jusqu’à mon flingue, prête à le déverrouiller pour tirer.

    Je ne courrais cependant strictement aucun danger, la jeune femme s’étant effondrée juste à côté de ma table, devant Vlad qui se désintéressa de son jeu. Je ne fis pas un mouvement, guettant une menace quelconque. Le serveur alerté par le bruit entra dans la pièce et son regard mi-outré, mi-effrayé me convaincu que j’étais censé faire quelque chose, réagir. Je reportai mes yeux gris sur la jeune femme, la regardant vraiment pour la première fois, depuis qu’elle était entrée dans la pièce, et mon cœur fit un raté. Non. Je ne savais pas trop. Pendant une fraction de seconde, je ne sus ce que j’étais censé faire, mon sang battant à mes oreilles à un rythme effréné, ce dernier fait étant sûrement dû à mon cœur qui battait la chamade dans ma poitrine. Coulant comme une brise, je me déplaçais rapidement, dans un soupir, pour finir accroupi auprès de la jeune femme. Je ne réfléchissais plus, je laissais mes sens et mon instinct agir pour moi, à cet instant. Vlad reniflait les cheveux de la femme, intrigué par cette intruse dans son espace vital. Il ne la connaissait pas, au contraire de son maître. J’avais les lèvres sèches, alors que je posais une main sur la nuque de… d’elle, une main sur sa nuque, pour prendre son pouls. Réflexe de premiers secours. Ma main remonta, dans une caresse, sur son front, rassurée d’avoir senti des fins battements au niveau de la carotide. Je posai un genou à terre, cherchant de mon autre main l’une des siennes.

    « Excusez moi… je… vous allez bien ? »

    La sonorité rugueuse du russe me vint naturellement, comme si c’était le seul mode de communication possible actuellement. Il ne m’était pas venu à l’idée de parler en anglais, comme s’il était normal de parler russe avec elle. Ma voix, douce, s’éleva à nouveau, et je tremblai de m’apercevoir qu’elle n’était pas neutre, et qu’elle aussi menaçait de trembler.

    « Саша ... »

    Je me raclai la gorge, avant de me reprendre, usant de son nom de famille, plutôt, pour l’appeler, à nouveau.

    « Армянский… Armyanski, je… tu… vous m’entendez ? »

    Une vague de malaise s'empara de moi, similaire, peut être, à celle qui s’était emparée d’elle avant qu’elle ne chute. Je ne savais pas trop. J’étais perturbé par la sonorité qu’avait eu son prénom, prononcé de cette manière par mon accent russe, dans ma bouche. J’espérais qu’elle allait me répondre. J’espérais qu’elle allait bien. Et ce simple fait, espérer, était à lui seul capable de me perturber pour des heures en temps normal. Ma main posée sur son front trembla davantage, et je la retirai, comme si je m’y étais brûlé. Ma main gauche cependant, serra un peu plus fermement, sans agressivité, celle de Саша, comme si elle attendait une réponse.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 6 Juil - 12:29

Il faisait tout noir dans ma conscience ; je ne voyais plus rien. Mon esprit dérivait vers des contrées reculées de mon passé, tel un albatros se laissant porter par les vents contraires et tumultueux d'une tempête sur l'océan. Ce trop plein d'émotions avaient conduit mon corps à réagir d'une manière plus brutale, en refusant de continuer à tenir debout. En mode horizontal, tout allait déjà beaucoup mieux. Mon père était accroupi près de moi et me tenait la main. Il m'appelait sa "chérie" et me demandait de rester forte et courageuse, car "Maman en a besoin", "elle est très faible et a besoin que son ange soit près d'elle." Déjà tout petite, on me demandait d'avoir le rôle d'une personne responsable et adulte, tandis que ma mère, tourmentée par ses démons intérieurs, sombrait peu à peu dans la folie. Je pense que j'aurais bien aimé retourner à mes jeux et à mes rêveries, mais Papa voulait que je réconforte Maman. C'est d'ailleurs "à cause d'elle" que j'avais commencé le violon. Elle m'avait supplié et j'avais accepté pour lui faire plaisir, non sans éprouver au départ une peur incompréhensible envers l'objet. D'emblée, je l'avais regardé entre les deux yeux comme s'il était le diable. Je m'étais juré que cet instrument maudit qui avait volé l'esprit de Maman ne me détruirait pas moi aussi ! J'en avais donc joué en m'efforçant de repousser mon attirance, de peur qu'elle ne se transforme en passion dévastatrice. Mais quoi que je fasse, quels que soient mes efforts pour refouler l'attraction, je découvris que j'aimais en jouer et surtout que j'y étais douée. J'avais peut être le même talent que ma mère. A chaque fois qu'elle voulait que je montre ce que j'avais appris, je faisais exprès de jouer mal. Je martyrisais le violon tout en m’excusant envers lui intérieurement. Ce don me terrorisait : si je ressemblais tant à Diana, cela voulait-il dire que comme elle, je succomberais un jour à la folie ?

Une voix près de moi prononça soudain le nom de famille de ma mère, celui qu'elle gardait pour la scène, et ce mot me fit revenir à la réalité. Sans ouvrir les yeux, je respirais doucement et cherchais dans ma respiration à identifier les parties de mon corps ayant pu souffrir de ma chute soudaine. Quand je pris conscience de mon bras, je serrais instinctivement les doigts autour de la main qui tenait la mienne. On m'avait parlé, me rappelais-je. Qui connaissait le nom de ma mère ? Plus étonnant, qui pouvait me parler en russe ? J'ouvris les yeux pour en avoir le coeur net.

Je reconnus son visage. Je reconnus ses yeux. J'aurais dû reconnaître sa voix tout à l'heure. Il était dans la même pièce que moi depuis tout ce temps et je ne l'avais pas vu ! Un étrange sourire naquit sur mes lèvres. Etrange, car je n'avais pas peur de lui. Pourtant, notre "relation" était ... bizarre, inqualifiable. Je ne savais même pas si on pouvait appeler "relation" notre rencontre puis ma traque. Je l'avais utilisé pour retrouver son frère Sergueï : il aurait dû m'en vouloir mais je savais que non. Lors de notre première rencontre, il m'avait paru étrangement détaché de tout, presque insensible. Pourtant, quand il avait enfin retrouvé son frère et qu'il m'avait découverte derrière lui, à l'épier, il n'avait presque pas paru étonné. M'avait-il repérée bien avant sans me le dire ? Il m'avait juste regardée, puis signifié de la tête que je pouvais aller arrêter son frère. Je l'avais compris sans problème. J'avais suivi mon instinct. Quel drôle d'homme ! Mais aujourd'hui, il était près de moi et son visage paraissait concerné par ma chute.

"Alexei Ivanov... Je ne vous ai pas oublié non plus." dis-je en russe, d'une voix étrange. Elle résonnait comme une invitation, comme une caresse. Je la bannis résolument de mon répertoire et ajoutais-je plus fermement:
"Pouvez-vous m'aider à me relever ?"

Je m'assis puis me laissais faire tandis qu'il m'aidait. *Voilà qui est mieux !* Une fois debout, je me massais le crâne, un peu désorientée. J'avais mal partout. Un serveur entra avec un torchon mouillé et m'interpella :

"On vous a vue tomber, Mademoiselle ! Comment allez-vous ? Tenez, pour votre tête ! Vous voulez que j'appelle les secours ?"
"Merci Monsieur mais ça va aller maintenant. Il faut juste que je m’assoie. Je veux bien un verre d'eau s'il vous plaît ?"
Je me tournais vers Alexei, soudain gênée.
"Merci de m'avoir aidée. Je pense que je vais pouvoir me débrouiller. Je suis désolée d'être tombée près de votre table" ajoutais-je en souriant d'un air gêné pour dissiper la tension.
"Je ne vous avais même pas vu ; j'étais tellement concentrée que ... Ah ! Mon portable !" Je me penchais précautionneusement pour le ramasser. Ce faisant, je vis enfin le chien qui accompagnait Alexei. Ce n'était pas le même.

Je restais debout près de lui sans oser bouger. Mon corps m'élançait mais je refusais de m'éloigner. Pourtant, j'avais bien dit que ça allait, mais... Je voulais lui parler. Il faisait partie de mon passé, de la période avant la guerre.

"Que faites-vous ici ? Je veux dire... Qu'avez-vous fait après la Croatie ?"
Je me sentais en droit de le lui demander. Pourquoi me refuserait-il la connaissance ? Je pris le verre de la main du serveur sans même le remercier. Je fixais le visage d'Alexei sans ciller. Et j'attendais. Mon passé de profiler renaissait soudain.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 6 Juil - 18:39

    Je sentis ma gorge se nouer lorsque j’attendais une réponse de la part de Sasha… De la part d’Armyanski, je ne savais pas comment l’appeler, même en pensée. Moi qui étais toujours simple, clair et concis, voilà que je commençais à m’embrouiller dans mon propre esprit. C’était déroutant, encore une fois, et mes sourcils se froncèrent à nouveau. Mon cœur battait toujours la chamade dans ma poitrine, et je guettais une réaction, que ce soit au niveau de son visage ou dans le creux de ma main. Mon nom grésilla en russe, et une nouvelle fois, en quelques minutes, mon cœur fit un raté. Ce n’était pas du tout habituel, ce n’était pas du tout normal. Qu’est ce qui provoquait cette réaction physique ? Mon nom, prononcé dans ma langue natale, avec cet accent chantant qui me rappelait ma grande sœur, ou le fait qu’elle se souvenait de moi ? Je ne savais pas trop… Dans tous les cas, son souvenir était figé dans ma mémoire, et les années ne l’avaient pas terni, à mon propre étonnement. J’avais une excellente mémoire, je le savais, ça m’aidait d’ailleurs à compenser mon ignorance et mon inculture, mais… généralement, je retenais plus le savoir pur que des visages rencontrés que je n’étais pas sensé être amené à revoir. Elle me demanda de l’aide pour se relever, et sans pour autant lui dire oui, j’acquiesçais du regard. Son contact me brûlait, je ne savais pas pourquoi. Ma respiration, elle aussi, devenait à chaque seconde un peu plus erratique. Et mes mains tremblaient toujours autant. Je ne me comprenais pas, et ça m’effrayait. Je ne connaissais pas vraiment ce sentiment. Bien sûr, je l’expérimentais à chaque fois que mes employeurs me rappelaient que, de mon comportement, tenait la vie de mes neveux et nièce, mais… j’étais toujours effrayé et en colère, et ces deux sentiments étaient ainsi liés dans mon esprit naïf. Là, en revanche, Je ne me comprenais pas, et ça m’effrayait simplement, sans me mettre en colère. C’était… j’avais l’impression que tout était déroutant en fait. L’intervention du serveur me permit de lui lâcher la main, et je recommençai à respirer normalement. Je n’avais pas un seul instant détaché mon regard du sien, comme s’il allait m’expliquer ce qu’il me prenait. Les mots qu’échangèrent Sasha et le serveur furent comme un brouillard à mes oreilles, alors que je me surprenais à détailler la jeune femme, sans savoir si je la regardais pour vérifier si elle allait bien, ou si je la regardais, tout simplement, pour ancrer un peu plus chaque détail dans ma mémoire. Lorsqu’elle s’adressa à moi, je papillonnai des yeux comme si je sortais d’un songe.

    "Merci de m'avoir aidée. Je pense que je vais pouvoir me débrouiller. Je suis désolée d'être tombée près de votre table. Je ne vous avais même pas vu ; j'étais tellement concentrée que ... Ah ! Mon portable !"

    Les phrases que je voulais prononcer mourraient dans ma bouche avant d’avoir pu éclore à haute voix. Que pouvais-je répondre à cela ? Rien, me chuchotait ma raison. Ou plutôt, si, il y avait toujours à répondre, mais peu de chose d’intéressant. Je l’observai se pencher et ramasser son téléphone, sans un mot. Mon silence n’était pas méchant, pouvait être dérangeant, mais je ne savais pas par quoi le meubler. Sasha s’en chargea pour moi, le rompant, une nouvelle fois :

    "Que faites-vous ici ? Je veux dire... Qu'avez-vous fait après la Croatie ?"

    Je me passai une main sur la joue, songeur.

    « Je… après la Croatie ? »

    J’étais perdu. Et je peinais à reprendre pied, comme si je n’arrivais pas à… assimiler sa présence. Nous ne nous connaissions pas, pourtant. Une rencontre, dans un hôtel, où nous avions menti tous les deux sur de nombreux sujets, où nous étions méfiants l’un envers l’autre, ce qui était parfaitement normal, bien sûr. Une poursuite, durant laquelle j’étais en même temps le chasseur et le chassé, puisque je suivais mon frère, et eux me suivaient, pour attraper mon frère. J’étais… pas l’appât, mais presque. L’indic’. Le traître pourrait on dire, même si je n’avais aucun reproche à me faire quant à mon attitude. Les reproches que je pourrais éventuellement me faire, concerneraient plutôt mon incompréhension actuelle de mes réactions lorsqu’on mettait la russe dans la balance.

    « Assis toi… asseyez vous, je veux dire, vous vous êtes cognée la tête, il faut vous asseoir. »

    Je fermais mon sac pour le poser par terre et libérer ainsi un siège.

    « Après la Croatie, je… j’ai voyagé. En Afrique. En Russie. Et je suis revenu ici, rien de palpitant. Je suis traducteur, maintenant. Et vous ? »

    Je ne savais pas si je pouvais en dire plus sans la heurter. Après tout je ne savais toujours pas pour quel… « organisme » elle travaillait, même si l’arrestation de mon frère me conduisait à penser qu’elle travaillait, ou avait travaillé, pour un quelconque Gouvernement. Sergeï n’était pas un enfant de chœur, moi non plus d’ailleurs, et je l’avais découvert sournois, violent, sadique, et cruel. Je n’avais raconté à personne ma discussion avec lui, mais j’avais vite compris que si nous avions un jour eu notre imperméabilité aux émotions en commun, ce n’était plus le cas depuis longtemps. Je n’avais presque rien appris de lui, si ce n’était que je ne voulais pas lui ressembler un jour. Et qu’être ou devenir un vampire n’était pas une solution, ni une option acceptable. Même s’il avait essayé de me transformer, d’ailleurs, jusqu’à ce que je lui plante un flingue sur la tempe, flingue chargé avec des balles en argent. Un frisson remonta ma colonne vertébrale, et ma voix chancela légèrement, donnant l’impression d’une fragilité peu courante, voire extrêmement rare chez moi, lorsque je demandai :

    « C’est peut être indiscret mais… qu’est devenu mon frère ? Qu’avez-vous fait de lui ? »

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Lun 8 Juil - 21:45

Oui, tout me revenait. Je n'avais pas oublié mon passé de profiler pour autant, mais disons que je l'avais banni dans un coin reculé de ma mémoire, pour éviter de ressasser toujours les mêmes souvenirs tristes. Je travaillais officiellement pour Scotland Yard et personne ne savait que j'avais été envoyée par Interpol pour étudier les tensions prévisibles entre humains conservateurs ou membres du groupuscule HCV, et les vampires. Ces derniers accédaient à de plus en plus de droits et ce n'était pas au goût de certains entités humaines. Quand les attentats de mai 2010 eurent lieu, on me demanda d'identifier les suspects. Ce que nous ignorions alors, c'était que parmi les suspects ne se trouvaient pas seulement des humains, mais une nouvelle race, les semi-démons. Maryana Watheerey en fait partie et est actuellement la plus grosse épine de mon pied.

J'avais rencontré Alexei Ivanov quelques mois plus tard, en automne 2010. Jack Fowler, le chef de l'équipe, m'avait demandé de rechercher un vampire criminel notoire, un certain Sergei Ivanov. Cette mission me permit de retrouver mes bases linguistiques russe et j'étudiai intensivement cette belle langue car je savais que se dresseraient sur ma route des ressortissants russes. Et grâce à l'homme se trouvant actuellement devant moi, Alexei Ivanov, je pus pratiquer de nouveau le russe. Bien que ma mission ne fut pas une partie de plaisir, parler avec quelqu'un qui ne soit pas un professeur virtuel fut très agréable.

J'eus le sentiment de pouvoir l'interroger sur son passé et je le fis sans éprouver de gêne. Je voulais parler en russe avec quelqu'un que je connaissais avant la guerre. Mais je me rendis compte que j'étais allée trop loin car loin de ressentir la même aisance que moi, je le voyais hésiter et balbutier. *Il cherche ses mots, comment en dire assez sans trop se livrer ?*.

Mais avant de me répondre, il se montra attentionné envers moi. Ce fut tellement étonnant que j'obtempérais avec une dizaine de secondes trop tard. Nous nous assîmes. Son ordinateur était resté ouvert sur un logiciel de traitement de texte. Je pense que dans sa précipitation, il n'avait pas eu le temps de sauvegarder et fermer ce qu'il faisait. Comme j'étais bien élevée, je ne jetais pas de coup d'oeil et me tournais vers lui. Sauf que nous étions très proches, alors je reculais ma chaise pour garder un peu de distance. Ce geste me permit de réaliser que je me montrais trop "entreprenante" envers lui. *Ai-je le droit de le questionner ainsi ? Pourquoi je lui parle comme si nous étions d'anciens amis qui se sont perdus de vue ?*
Notre première rencontre fut certes, ponctuée par un retour agréable vers le russe, mais fut aussi marquée par des comportements méfiants, un chien agressif, et un flingue posé sur le lit. Et sûrement d'autres armes cachées un peu partout. Bien qu'il fasse partie de mon passé, nous n'avons pas grand chose en commun et ne nous connaissons pas.

*Je n'aurais pas dû lui sourire comme cela. Je dois rester loin de lui et conserver une attitude neutre.* Pas évident quand on se trouve assis côte à côte ! *Je vais y arriver.* me convins-je.

« Après la Croatie, je… j’ai voyagé. En Afrique. En Russie. Et je suis revenu ici, rien de palpitant. Je suis traducteur, maintenant. Et vous ? »
Finalement, je ne regrettais pas de lui avoir posé la question. Rêveuse, j'imaginais déjà l'aventure que cela avait dû être. Mais je trouvais étrange qu'il ait décidé comme ça, de se mettre à voyager. Il devait y avoir une raison, ne fut-ce que pour éviter la guerre. Je ne le voyais pas en traducteur. Enfin... il avait peut-être changé : je le sentais encore hésitant face à moi et je me demandais pourquoi. Pourquoi le troublais-je ainsi ? Était-ce parce que j’étais liée d'une certaine manière à son frère ? Parce que j'étais la seule à l'avoir vu trahir son frère sans le moindre remords ?

Et moi ? Contrairement à lui, j'avais prévu qu'il me renverrait la balle et j'avais préparé ma réponse, pour ne pas balbutier :
"On m'a rappelée en Ecosse pour une autre mission. J'ai beaucoup aidé durant les Années Sanglantes et maintenant je fais partie de la PES."
Je ne voyais pas de raison de lui cacher ce détail. La PES était connue et reconnue pour son travail et son efficacité. Je n'avais à priori plus besoin de l'utiliser pour une mission secrète.

Mon doute sur la cause de son hésitation devint une certitude quand il me demanda tout à coup ce que "nous" avions fait de son frère. Nous ? Il ne savait pas pour qui je travaillais alors, et je ne voyais par contre pas de raison de lui dévoiler mes liens avec Interpol. Dès que Sergeï avait été retrouvé, on lui avait tiré plusieurs balles en argent pour l'immobiliser et il avait été emmené à la Haye pour y être jugé. Mais je n'ai pas assisté à la suite : grâce à mon succès rapide - grâce à Alexei - Jack m'avait demandé de rentrer au plus vite.

"Oui, il a été arrêté et jugé. Je pense qu'il est en prison maintenant. Je n'en suis pas sûre car on m'a demandé de rentrer en Ecosse tout de suite après son arrestation." J'avais dit tout cela d'une voix neutre.
Mais comme je sentais toujours son trouble, j'ajoutais d'une voix conciliante :
"Je peux me renseigner si vous voulez."

Mon téléphone sonna à nouveau : c'était encore Philip. D'un geste ferme, je l'éteignis. Rencontrant l'expression presque indéchiffrable d'Alexei, j'expliquais en souriant :

"Je vais prendre un après-midi de congés ! J'ai assez travaillé pour aujourd'hui. Mais je vous dérange, n'est-ce pas ? Je songeais..."
Je m'interrompis. *Je songeais à aller me balader avec vous.* avais-je failli dire. Et pourquoi pas après tout ? Mais il fallait le formuler autrement.
"Si vous avez fini vous aussi, on pourrait aller discuter quelque part. Prendre un café ou marcher. Pour parler. Enfin, si vous êtes aussi disponible bien sûr."
Voilà, ainsi dit, ça sonnait... mieux ? Vraiment ?
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Mar 9 Juil - 18:54


    Je n’avais pas eu le temps de penser à fermer mon ordinateur, et le texte que la Mafia m’avait demandé de traduire était encore affiché en grand sur l’écran, s’étant ouvert pendant que je venais au secours de Sasha. Venir au secours… voilà qui sonnait étrangement de ma part. Pourtant, il fallait l’admettre, c’était ce que je venais de faire. Mais… ça me semblait normal d’avoir aidé Sasha… Sasha… l’appeler ainsi, même en pensées, me déroutait, me perturbait. Ce n’était pas naturel qu’un prénom ait cet écho… neutre même positif. Valentina, d’accord, c’était ma petite sœur, il était normal que je sois tendre avec elle, et que lorsque je prononçais son prénom, un peu de douceur et d’affection le modulait. De même lorsque je parlais de mes neveux, ma nièce, de Maria, de Sevastian. Ils faisaient partie de ma famille, il était naturel que je les nomme par leur prénom, et que les appeler ainsi me réchauffasse le cœur. Sasha… Sasha n’était rien pour moi, strictement rien. En théorie. Pourtant… je ne pouvais pas me résoudre à l’appeler Armyanski, et il fallait bien la désigner par un nom. Il était étonnant de voir qu’il y a sept ans je ne faisais que peu de cas des noms et prénoms des autres personnes, les considérant simplement comme des moyens de les appeler. Maintenant, je me posais des questions sur la manière d’appeler une personne, et un nœud se formait dans ma poitrine lorsque je posais les yeux sur une personne étrangère à ma vie. Les gens changeaient, c’était un fait, mais le changement était trop brusque chez moi, même s’il durait depuis quelques années à présent.

    Je reposai mon regard sur mon ordinateur, enregistrant, fermant le document et mettant en veille l’objet par quelques raccourcis claviers. Lorsqu’elle recula sa chaise, alors que je répondais en balbutiant, cherchant mes mots, à sa question, je me posais des questions, à nouveau, sur le pourquoi. Pourquoi cherchait-elle à s’éloigner de moi ? Semblais-je dangereux ? Menaçant ? Ou avait-elle simplement besoin de respirer ? Nous ne nous connaissions pas, il ne fallait pas que je l’oublie. Même si j’avais l’impression de la connaître depuis beaucoup plus longtemps. J’avais l’impression… Elle répondit à ma question concernant ce qu’elle avait fait après la Croatie, me coupant dans mes réflexions.

    "On m'a rappelée en Ecosse pour une autre mission. J'ai beaucoup aidé durant les Années Sanglantes et maintenant je fais partie de la PES."

    J’acquiesçai d’un haussement d’épaule et d’un petit mouvement de tête. Elle faisait partie de la PES maintenant ? Si je m’étais bien renseigné, c’était Philipp McBorough qui dirigeait ce groupe. L’une des deux personnes qu’il s’agissait pour moi d’éviter comme la peste. Et si… et si elle comptait me trahir comme j’avais trahi mon frère ? Et si, elle me retenait, là, comme moi j’avais retenu mon frère des années plus tôt, alors que Philipp préparait ses hommes à l’extérieur ? Je sentis mon cœur accélérer, et j’identifiais de la peur dans cette réaction physique. Je pensais à Sergeï, avait il senti cela lorsque je l’avais trahi ? Non, mon frère était bien trop… fou, à l’époque, bien trop sûr de lui pour ressentir quoique ce soit de si bassement humain. Son rire ne m’avait pas poursuivi à l’époque, parce que j’étais totalement hermétique à la peur, aux cauchemars, à la crainte et aux remords. Maintenant que je connaissais Valentina, Sevastian, Maria, maintenant que je savais ce qu’était la famille, ou du moins j’apprenais à le savoir,… ce n’était pas que je m’en voulais d’avoir trahi Sergeï, non, mais… je me surprenais, comme maintenant, à m’imaginer ce qu’il avait pu ressentir. C’était stupide, Sergeï était un vampire à l’époque, il ne ressentait rien de plus qu’un sentiment de supériorité, une envie de sang, de plaisir, des pulsions meurtrières et une volonté de domination. Il avait d’ailleurs voulu me dominer, il avait voulu me transformer en vampire, pour que je devienne à son image, puisque j’étais son petit frère. Avait-il su la signification de ce mot ? Frère ? L’avait-il seulement su un jour ? Je l’ignorai. Donc non, je ne culpabilisais pas d’avoir envoyé mon frère en prison. J’espérais simplement qu’il ne pourrait pas me retrouver, qu’il ne pourrait pas se venger de ce que je lui avais fait. Et que Sasha n’était pas en train de me faire vivre ce que j’avais fait vivre à mon frère.

    "Oui, il a été arrêté et jugé. Je pense qu'il est en prison maintenant. Je n'en suis pas sûre car on m'a demandé de rentrer en Ecosse tout de suite après son arrestation. Je peux me renseigner si vous voulez. Son téléphone sonna, je me crispai le temps qu’elle raccroche sans avoir au préalable décroché. "Je vais prendre un après-midi de congés ! J'ai assez travaillé pour aujourd'hui. Mais je vous dérange, n'est-ce pas ? Je songeais… Si vous avez fini vous aussi, on pourrait aller discuter quelque part. Prendre un café ou marcher. Pour parler. Enfin, si vous êtes aussi disponible bien sûr."

    « Non surtout pas non ! Ce n’est pas la peine de vous renseigner sur lui, qu’il reste en prison. Ce n’était pas un homme bien. »

    J’aurai préféré qu’il soit mort. Je ne pouvais pas me permettre de rajouter cette phrase, certes, mais j’avais bien envie de la prononcer à l’oral. Mon frère Sergeï me faisait peur, et je jugeais plus prudent d’éliminer cette menace qui pesait sur ma tête, cette épée de Damoclès, avant qu’elle ne frappe. La mort faisait partie de mon quotidien, et la mort de Piotr, si elle avait brisé ma carapace d’insensibilité, n’avait rien changé à cet état de fait. Je tuais sans difficulté, sans remords, sans regrets, mais sans joie non plus. Je n’avais rien dit concernant sa proposition d’aller se promener. Maintenant que le doute était en moi, je me demandais si ce n’était pas dans le but de me faire sortir du pub, pour aller m’interpeller plus loin. Je ne voulais pas sombrer dans la paranoïa, mais il y avait trop d’éléments amenant à cette conclusion. Je pris mon temps pour répondre, en éteignant totalement mon ordinateur, et en le rangeant lentement dans mon sac :

    « Hum… se promener ? Je… pourquoi pas. Je… »

    Si on me demandait le pourquoi de mes actions et de mes paroles, je serais bien en peine pour répondre. Une seule chose était sûre : quelque chose me poussait à vouloir rester avec Sasha, et à la connaître davantage. Elle m’intriguait, et je ne savais pas pourquoi. Elle m’attirait, et j’ignorais pourquoi. Etait-ce parce qu’elle était le seul lien qui me rattachait à mon grand frère ? Certainement pas. Parce que nous conversions en russe, cette langue que j’avais l’occasion de parler assez souvent ? Parce qu’elle me proposait qu’on aille se promener, tout simplement ? J’avais de multiples raisons de dire non, mais des multiples raisons de dire oui, aussi. Je terminais de ranger mes affaires, et tournant le dos à Sasha pour  glisser mon ordinateur dans le sac, j’en profitais pour sortir mon 9mm que je mis discrètement à ma ceinture. Au moins, si c’était un guet-apens, ce que je ne voulais pour rien au monde, je ne serais pas démuni. Je n’étais pas paranoïaque, même si on pouvait le croire, j’étais simplement prudent, et je faisais tout ce qu’il était en mon pouvoir pour éviter les ennuis. Je fis le tour de la table, laissant un pourboire, puisque j’avais déjà réglé l’addition pour mes consommations et que je n’allais visiblement pas manger le plat du jour, je tendis une main à la russe qui me faisait face, avec un petit sourire timide :

    « Vous avez besoin d’aide ? Votre tête va mieux ? Vous avez une idée d’un endroit où nous promener, je n’ai pas l’habitude de faire… ce genre de chose… »

    Mes yeux s’excusaient pour moi, pour ma maladresse qui devait être risible.


Dernière édition par Alexei R. Ivanov le Ven 12 Juil - 21:24, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Mar 9 Juil - 22:16

Bien que je ne lui ai pas menti sur mon activité actuelle, j'étais restée prudente sur l'évocation du passé. Je ne savais pas si je pouvais lui parler librement. Je ne savais pas s'il m'avait dit la vérité sur son métier. En bref, je ne savais pas grand-chose de lui. Je ne savais pas où le classer.

Autrefois, j'avais deux grandes catégories de connaissances : les relations de boulot - donc généralement positives - et les ennemis - semi-démons, vampires, humains. Il y avait eu des exceptions : Tolin O'Dowell en était le parfait exemple. J'évitais de penser à lui, à notre histoire d'amour chaotique mais si belle, et plus particulièrement à sa mort : un loup-garou tué durant un des nombreux massacres des nuits sombres de cette grande guerre. Il était le seul "ennemi" que j'avais accepté de fréquenter, même après avoir appris sa véritable nature. Je l'avais longtemps ignorée, car il me l'avait tue et que personne ne connaissait l'existence des lycans en 2010. Il m'avait toujours paru mystérieux et sombre : était-ce pour cette simple raison que j'étais tombée dans ses bras ? Parce qu'il dégageait une aura dangereuse, comme l'aurait fait un vampire qui tombe les midinettes ? Je n'aimais pas cette comparaison : Tolin n'était pas un dragueur invétéré, il avait peur de lui-même et il avait peur de me faire du mal.

En contemplant Alexei, la façon dont il me regardait assise près de lui, quand il rangea précipitamment son travail et ferma son ordinateur, je me rendis compte que j'avais oublié une catégorie : les "inclassables". *Je crois qu'il en fait partie. Comme il est en quelque sorte lié à mon travail, je peux le ranger dans "les relations de boulot".* Je me sentis soulagée d'avoir réussi à lui coller une étiquette. Car sinon, qu'était-il ? Une découverte ? Plutôt une relation non définie à approfondir. Ce qui restait troublant, c'était qu'au début aussi, j'avais classé Tolin dans les "inclassables". *Toutes mes relations inclassables ne sont pas devenues... euh... intimes.* Mais je ne trouvais pas d'exemple sur le moment. Heureusement, j'avais d'autres chats à fouetter.

« Non surtout pas non ! Ce n’est pas la peine de vous renseigner sur lui, qu’il reste en prison. Ce n’était pas un homme bien. »
Son exclamation m'étonna, mais encore plus son affirmation suivante. Il était évident que ce n'était pas un homme bien, puisqu'il était un vampire criminel ! C'était mon point de vue ; il était étonnant que le frère ait le même avis que moi ! Ce n'était pas le moment d'enquêter sur cette déclaration. J'aurais peut-être l'opportunité plus tard. Mon visage resta neutre et je répliquais laconiquement :
"Comme vous voulez !"

Il resta interdit quand je lui proposais de se promener ou d'aller boire un café. Il bafouilla ensuite quelques mots et je sentis que j'avais raison. Bien que ma tournure de phrase fut toujours aussi cavalière, c'était une bonne idée : ainsi, je pourrais apprendre à le connaître et créer peut être une catégorie spéciale !

Il se leva et rangea son ordinateur dans son sac. Je profitais qu'il soit retourné et ne me voie pas pour vérifier que je pouvais me tenir debout sans vertiges. Cela allait. Je fermais mon sac et rangeais le sandwich non terminé dans son emballage. En y repensant, mon idée était saugrenue : je venais bien de chuter non ? J'aurais dû avoir envie de m'allonger et me reposer, mais cette rencontre inattendue avait changé la donne. Nous ne pouvions pas non plus rester dans cette salle car nous dérangions depuis déjà quelques minutes les autres et je ne voulais pas rester dans le bar non plus. Dehors, l'air frais me ferait du bien.

Quand il se retourna vers moi, je lui fis un sourire pour lui montrer que j'allais bien. Sa sollicitude, sa sincérité me touchèrent ; mais il me tendit la main et je ne pus la lui prendre. Je savais que c'était pour m'aider mais j'avais le sentiment que si j'acceptais sa main, cela allait être dangereux. Dans quel sens ? Aucune idée.

"Ca va mieux, je vais pouvoir marcher. On ferait mieux de partir vite ; je crois qu'on dérange."
En fait, il était sûr et certain que nous dérangions !
Nous sortîmes de la salle et je me dirigeais vers le bar pour payer mon sandwich. Je me sentais bizarre de marcher près de lui. C'était la première fois. Nous avions eu des face à face, et des "entrées-sorties", mais pas de marche côte à côte comme si nous étions des égaux, sans rapport de force.
"Vous ne devez pas connaître le coin alors. Il y a un parc à deux rues du Celtic Pub. Suivez-moi... si vous le pouvez, parce que j'avance comme une flèche." dis-je en riant. C'était de l'ironie, car avec ma chute, je faisais des pas précautionneux. Je regrettais de ne pas avoir pris sa main. Mais je ne pouvais plus le faire maintenant ; cela ferait trop... bizarre.

Le silence retomba et je m'efforçais de ne pas le laisser s'éterniser. Il semblait tellement peu sûr de lui en ma présence ! Avisant son chien, je demandai en le désignant :

"Je suppose qu'il vous a suivi au cours de votre voyage. S'est-il bien adapté aux changements de température ? Et aux autres animaux ?"
Une manière détournée d'en apprendre plus sur son voyage à lui. Et parce que s'intéresser aux compagnons à quatre pattes des autres était toujours bien vu. Enfin.. dans la plupart des cas.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Mer 10 Juil - 17:45

    Elle refusa ma main, et sans en prendre ombrage, je ne pus m’empêcher de ressentir un pincement au cœur. D’autant plus que ça me ramenait à notre première rencontre, lorsque j’avais hésité face à sa main tendue. Y pensait-elle, elle aussi à cet instant ? Je l’ignorai, mais le fait était que moi j’y pensais. Je me souvenais avec une précision étonnant de mon hésitation lorsqu’elle m’avait tendu la main dans le but que je la lui serre. Je ne l’avais pas compris, au départ, avant de me souvenir que c’était ainsi que les gens se disaient bonjour et au revoir. Maintenant, je le savais, mais ma main tendue n’avait pas du tout cette signification. Et elle se leva sans aide.

    "Ca va mieux, je vais pouvoir marcher. On ferait mieux de partir vite ; je crois qu'on dérange."
    « Oui, je crois bien. Je vous suis. »

    Ma main tâta la bosse que faisait le flingue à ma ceinture, comme pour m’assurer de ma sécurité et de sa présence, qui allaient de paire. Je la suivis jusqu’au comptoir où elle paya son repas, tandis que je faisais un petit sourire à Valentina et lui promis d’un regard et d’un léger sourire de lui expliquer. Généralement, des jours comme celui là, je ne bougeai pas de la pièce de travail avant seize heures. Lorsque je reportai mon attention sur Sasha, qui avait repris la parole alors que nous franchissions les portes du Celtic Pub, et que ma tension était à son paroxysme. Ma main était à présent posée sur mon pistolet qui était toujours masqué par mon tee-shirt un peu trop grand. Je respirai posément en cherchant le moindre signe de danger, mais rien ne vint, et je me détendis lentement.

    "Vous ne devez pas connaître le coin alors. Il y a un parc à deux rues du Celtic Pub. Suivez-moi... si vous le pouvez, parce que j'avance comme une flèche. Je suppose qu'il vous a suivi au cours de votre voyage. S'est-il bien adapté aux changements de température ? Et aux autres animaux ?"

    Etait-elle en train de faire de l’humour ? Oui, certainement, vu comme elle faisait attention là où elle mettait les pieds. Je relâchai instantanément la crosse du 9mm qui reposa dans ma poche, sécurité réenclenchée, pour m’apprêter à la rattraper si elle faisait mine de trébucher. Je ne me connaissais pas si… prévenant. Je ne me reconnaissais pas vraiment, comme si sa simple présence bouleversait totalement ma manière d’être. Même avec Valentina, je n’étais pas ainsi. J’étais certes moins… froid qu’avec d’autres personnes, j’étais même détendu, mais pas autant qu’à cet instant. Comme si… elle me faisait perdre mes moyens. Essayant de mettre un peu de ton dans ma réponse, je balbutiai :

    « Piotr est mort. Quand j’étais en Afrique. »

    C’était un peu sec, comme réponse, je le sentais bien, mais je ne pouvais pas dire autrement le fait. Piotr était mort. Moi qui raccourcissais la vie de dizaine de personnes sans le moindre frémissement, encore maintenant, j’avais été profondément ébranlé par la mort de mon chien. C’était la seule personne que je côtoyais, en même temps, à l’époque. Maintenant, il y avait Valentina. Et Саша ? C’était une bonne question. Elle n’était pas dans ma vie, elle venait de revenir, comme une étoile filante, et risquait de repartir tout aussi vite. Ma gorge se serra à cette pensée. C’était la première fois que je la voyais depuis la Croatie, depuis la mort de Piotr. Ce devait être dû à cela. Je rajoutai, faisant des efforts pour poursuivre la conversation, alors que nous commencions à nous déplacer vers les rues qu’elle avait désignées comme habitant un parc.

    « Mais euh… oui, il s’y était bien habitué. Piotr était un chien très intelligent, il était… pametna , ne trouvant plus le terme, ni en russe, ni en anglais, j’avais choisi le croate pour dire ce que je voulais dire. Je ne trouve plus le terme… il était… il s’adaptait bien, et généralement, il n’y avait pas beaucoup d’animaux qui lui faisait peur. C’était un bon chien. »

    Et il me manquait. Enormément. Refaire tout le travail de dressage avec Vlad était long et fatiguant. Oh, il ne fallait pas se tromper, Vlad était un excellent chien lui aussi, mais il n’avait pas la même petite étincelle d’intelligence que Piotr. Il était… différent. Moi aussi, j’avais changé, et mon choix de chien avait suivi cette évolution. Je ne regrettais pas de ne pas avoir repris un berger allemand, loin de là, juste… je regrettais que Piotr soit mort. Je surveillai les déplacements de Sasha, mais je ne savais pas si c’était dans la crainte qu’elle ne retombe, ou pour éviter qu’elle ne me prenne par surprise si jamais elle m’avait réellement trahi. Peut être me menait elle dans un guet-apens ? Non, j’en doutais. Mais la possibilité était belle et bien là. Je m’arrêtai. Mon russe me sembla plus agressif qu’un peu plus tôt, plus rugueux, lorsque je lui demandais droit dans les yeux :

    « Je ne suis pas Sergeï. Je ne suis pas comme lui. Vous n’êtes pas venue m’arrêter, j’espère. »

    En disant cela, peut être avouais-je inconsciemment ne pas être totalement… innocent. Peut être avouais-je aussi ne pas avoir que des activités légales. Ou simplement pouvait-elle comprendre parce ces mots que j’étais parfaitement au courant des activités de mon frère, ce qui n’engageait en rien sur les miennes. Je ne savais pas trop, mais j’avais besoin de savoir. Ma franchise et mon habitude de demander directement les autres pouvaient elles aussi paraître étranges, mais bon. J’étais ainsi. Déjà, j’avais appris à mentir, ce qui était un mieux, si on pouvait dire ça comme ça.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Jeu 11 Juil - 20:51

Je n'avais pas compris à quel point je me sentais mal qu'une fois sortie du bar. La lumière m'éblouit les yeux et je restais quelques secondes immobile, le temps d'assimiler. Mes yeux étaient décidément fatigués du temps passé sur mon écran. Je sortis de mon sac mes lunettes de soleil et les chaussais pour protéger mes pupilles. Mais je me sentais toujours étrangement bien. Comme si enfermée à l'intérieur, j'avais eu du mal à respirer. *Tu m'étonnes que j'ai fait un malaise !* On aurait que mes poumons, comprimés par on ne sait quelle force invisible, se libéraient enfin d'un joug tyrannique.

Autrefois, j'aurais littéralement paniqué à l'idée que j'ai pu tomber et me faire mal. Que j'ai pu être inconsciente pendant quelques minutes. Que je ne puisse plus maîtriser mon corps. Maintenant, je rangeais cet événement dans la catégorie "pas très grave". Je relativisais beaucoup plus après les Années Sanglantes. J'essayais moins de contrôler ma vie. En même temps, ma vie sociale était plus morne qu'avant. Je n'avais pas envie de sortir le soir parce que je ne voulais pas faire mon boulot aussi la nuit. Il y avait toujours des créatures surnaturelles ou des humains en proie à des envies destructrices ou suicidaires. Ou n'était-ce pas la même chose, vouloir détruire les autres et soi-même dans un même embrasement infini ? Le mot "embrasement" était bien choisi car certains semi démons maîtrisaient un élément, le feu, l'air, ou le sang pour Maryana. Elle aurait fait la parfaite compagne d'un vampire si ces deux races-là avaient su s'aimer au lieu de se faire la guerre.

Repoussant résolument toute pensée négative et me concentrant entièrement sur la connaissance de l'homme présent à mes côtés, je m'engageai dans les quelques ruelles nous séparant du petit parc. Il était sans prétention, du loin que je m'en souvienne, quelques bancs, un arbre rituel au centre et des pigeons facétieux. Et des bandes de pelouse encadrées par des clôtures. Si nous décidions de nous asseoir, ce serait soit sur le banc soit sous l'arbre. Alexei me suivait sans avoir relevé ma boutade. C'était un homme sérieux et peu enclin à bavarder pour ne rien dire. Ce ne fut pas sa lenteur de réponse qui m'incita à m'arrêter et me retourner en réaction à sa réponse. Ce fut le contenu. Je venais de commettre une bourde. En fait, je peux avouer sans remords que je n'ai pas attention à son chien lors de notre première rencontre, ni lors de la "suivante", si on peut appeler notre reconnaissance mutuelle en Croatie une rencontre.

"Je suis vraiment désolée Alexei. Ca a du être terrible," déclarais-je d'une voix compatissante. Désolée, je l'étais, gênée aussi. Je n'avais pas voulu remuer de tristes souvenirs en lui. Mais après sa réponse sèche, il réussit brillamment à me parler de son chien décédé et à me raconter sa vie avec lui avant le jour fatidique. Je le regardais chercher ses mots, étonnée d'apprendre qu'il parlait aussi le croate. Je n'avais que de vagues notions, je l'avais appris au début de ma formation de diplomate mais je ne me souvenais plus que des bases. Je baissais mes yeux pour contempler son chien actuel, me demandant ce que signifiait pour un homme avoir besoin d'un compagnon animal. Je n'avais pas d'animaux plus par manque d'habitude que par réel dégoût. Mes parents avaient eu des perruches et des perroquets mais je ne m'y étais pas attachée. Alexei ne me retourna pas la question, alors je continuai ma route. Nous arrivions bientôt en vue du parc quand Alexei s'arrêta soudain.

« Je ne suis pas Sergeï. Je ne suis pas comme lui. Vous n’êtes pas venue m’arrêter, j’espère. »
Je restais interdite et muette tout d'abord. Je n'aurais pas dû être aussi surprise. Tout n'était pas clair comme de l'eau de roche entre nous. La tension existait toujours et je n'avais pas oublié qui il était. Non, il n'était pas seulement traducteur. Je remarquais enfin qu'il portait un pistolet sous son tee-shirt. Avait-il voulu m'assommer avec la crosse pendant notre marche ? Si j'avais fait un mouvement brusque, aurait-il ... ? Comment savoir ? Je me mis ensuite sur la défensive, aussi tendue qu'il devait l'être envers moi à cet instant précis.

"Vous êtes toujours son frère et ça fait de vous une possible cible de la PES." déclarai-je froidement. C'était une entrée en matière tout à fait dangereuse mais je savais ce que je faisais.
"Je ne suis pas venue dans ce bar pour vous retrouver ; ma surprise en vous voyant penché au-dessus de moi n'était pas feinte. Je n'ai pas fait exprès de tomber près de vous. Si je marche normalement et me tiens droite, c'est tout simplement que je suis stoïque... ou que j'aurais très mal en fin de journée." finis-je sur une note plus légère. J'avais expliqué calmement le topo, en espérant qu'il se range à mes arguments rationnels. Je disais la vérité, je n'avais jamais voulu l'arrêter ou le tuer.

"Si nous avançons encore de deux pas, nous déboucherons sur ce parc. Croyez-moi encore pour les quelques secondes qui nous séparent de cette sortie de ruelle. Après, si je me mens, vous avez le droit de m'abattre avec le pistolet que vous cachez sous votre tee-shirt." terminais-je en gardant le sourire. Mon coeur battait la chamade sous mes apparences calmes.

hrp::
 
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Ven 12 Juil - 22:34

    "Je suis vraiment désolée Alexei. Ca a du être terrible"

    "Oui."

    C’était horrible de savoir que je ne comprenais pas sa phrase. Oh, ce n’était pas une question de compétence linguistique, pas le moins du monde. C’était une question… d’humanité. Elle était vraiment désolée ? Pourquoi donc ? C’était un fait, c’était la vie, c’était le cours normale de l’existence des personnes. C’était mon tort, à moi, de m’être attaché à un être qui était éphémère, pire, qui n’avait pas la même espérance de vie que moi. D’ailleurs, était-ce raisonnable de s’attacher à Sasha, alors que je pouvais être amené à la tuer, et pas plus tard que dans quelques minutes si elle venait à me trahir ? Bon, certes, si elle me trahissait, je ne savais pas comment je risquais de réagir mais… et depuis quand pensais-je à elle comme à quelqu’un dont je pouvais m’être attaché ? Ce n’était pas… rationnel. Parce que je ne la connaissais vraiment pas plus que cela. Heureusement, la possibilité que Sasha ait pu travailler, actuellement, pour Philipp et pour me retrouver me permit de chasser ces pensées étranges, et je la repris, demandant directement à la concernée si elle était venue volontairement me chercher, me faire sortir de mon trou, pour me mener droit dans les griffes du chasseur. Sa réponse fut sur un ton aussi sec que ma question, et cela ne me surprit guère.

    "Vous êtes toujours son frère et ça fait de vous une possible cible de la PES. Je ne suis pas venue dans ce bar pour vous retrouver ; ma surprise en vous voyant penché au-dessus de moi n'était pas feinte. Je n'ai pas fait exprès de tomber près de vous. Si je marche normalement et me tiens droite, c'est tout simplement que je suis stoïque... ou que j'aurais très mal en fin de journée. Si nous avançons encore de deux pas, nous déboucherons sur ce parc. Croyez-moi encore pour les quelques secondes qui nous séparent de cette sortie de ruelle. Après, si je me mens, vous avez le droit de m'abattre avec le pistolet que vous cachez sous votre tee-shirt."

    Je restai un instant silencieux, la jaugeant du regard. Bon. Elle avait vu mon pistolet, elle avait conclu, d’après ce que j’avais dit et grâce à ma posture, ce que je pensais. Et elle avait vu juste, aussi. Parce que mes réflexes de… d’animal me criaient d’éliminer de suite la menace, ou de fuir le plus loin possible. Ca m’était tout à fait contre nature que de rester ici sans bouger, et pourtant c’était ce que je faisais, analysant ce qu’elle m’avait dit, ignorant les secondes qui s’égrenaient loin de moi. Lentement, articulant mes mots que je surveillais et que je choisissais soigneusement, je réagis.

    « Le fait que je sois son frère me place comme criminel ou comme être surnaturel ? Ou les deux ? »

    J’arquai un sourcil, tout en cherchant ce que ça pouvait vouloir dire. Je ne réfléchissais pas à haute voix, mais presque.

    « Croyez moi, je veux vous faire confiance. Soyez vraiment assurée, que, je ne sais même pas pourquoi, j’espère que vous ne me mentez pas. Je veux, j’aimerai plutôt, que vous ne vous jouiez pas de moi. Je serais… attristé de devoir vous éliminer. »

    Ma voix, prise parfois d’un trémolo qui me laissait perplexe, était principalement atone, faisant perdre à mes mots la force qu’ils auraient pu avoir dans une autre bouche. Pourtant, j’étais sincère, comme la plupart du temps d’ailleurs. J’étais sincère lorsque je disais que je voulais de tout mon cœur, si j’en avais un (j’avais certains doutes à ce sujet…), pouvoir avoir confiance en elle, alors que tout me criait de me méfier. J’étais sincère lorsque je disais que j’espérais qu’elle n’était pas en train de me mener en bateau, parce que je savais que ça allait me faire de la peine de la tuer. Et j’étais sincère, enfin, quand je parlais de l’éliminer. Enlever le pion de la partie, éteindre une vie, ce n’était pas compliqué pour moi. Un simple tir, et j’écourtais une vie qui était déjà courte lorsqu’on considérait l’univers dans sa globalité. J’étais en proie à un doute dont je n’arrivais pas à trouver l’origine. Que devais-je faire ? La suivre, au risque de devoir la tuer, ou fuir, au risque de la perdre. Je me mordillai la lèvre, palpant mon flingue. Mes doigts le caressèrent, glissèrent le long de la crosse pour s’entortiller et finir par se poser sur la détente. Ils savaient parfaitement ce qu’ils avaient à faire, eux. Moi, j’étais encore dans le flou, et c’était ce qui était le plus déroutant. J’avais toujours agi de la façon la plus rationnelle possible, puisque les sentiments n’avaient jamais été au rendez vous pour animer et lancer le débat. Maintenant qu’ils osaient participer… je ne savais plus départager ce que je devais faire de ce que je voulais faire. Peut être que maintenant, il s’agissait tout simplement de faire, sans réfléchir ?

    Je lâchai mon arme, et fis un pas en avant, en tendant une main nerveuse à Sasha en espérant qu’elle s’en saisisse. Cette main tendue, cette fois, était différente des autres. La première fois, à l’hôtel, on pouvait dire que la main de Sasha avait été là pour conclure un marché. Et cette main, je l’avais saisie après une longue hésitation. La main tendue, tout à l’heure, au Celtic Pub, c’était une main secourable, une main que j’avais tendue pour l’aider à se lever, rien de plus. Cette fois, la main que je tendais, c’était la main qui demandait à faire confiance, et qui étrangement prenait le risque d’avoir fait une erreur. Pour moi, elle avait une grande signification mais je me doutais aussi que Sasha ne pouvait pas comprendre toute l’implication de cette main tendue. Je pris mon inspiration.

    « On va dire que… je… »

    Je la fixai droit dans les yeux, avant de reprendre, sans la lâcher un seul instant du regard.

    « Je prends le risque. Et vous ?»

    C’était un point de non retour, je le voyais comme ça. Allait elle le comprendre, le lire dans mon regard ?

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 13 Juil - 0:00

Je le fixais sans ajouter un mot de plus. Sans ciller. Sans esquisser un geste. Je ne contrôlais pas ma respiration. Je pense après-coup qu’elle devait être en harmonie avec mon état : saccadée pour mon anxiété, ample pour ma combativité ! J’étais prête à me battre même si le combat était perdu d’avance. Je n’avais pas eu le temps de sortir ma propre arme ; il ne me restait que mes poings et mon expérience du terrain. Le sang montait aux extrémités de mon corps pour me préparer à le désarmer si sa main venait à s’approcher du canon, s’il tentait de m’immobiliser ou de me briser la nuque. J’étais comme une lionne prête à bondir sur le chasseur.

Ne nous leurrons pas. Je n’étais pas apeurée face à lui. Je me sentais au carrefour de ma vie. Derrière moi, une vie banale agrémentée de quelques rencontres surprenantes et de petits bonheurs. Devant… Aucune idée. Je ne voyais pas aussi loin. Alexei pouvait me tuer maintenant ; il y arriverait peut-être. Étais-je prête à mourir ? Aurais-je déclaré aussi aisément « abattez-moi » à un criminel avant les Années Sanglantes ? Étais-je téméraire et inconsciente ? N’attachais-je pas de prix à ma vie ? Un peu, sinon je ne serais pas en train de me mesurer silencieusement à lui. Non,  je ne reculais pas devant la menace qu’il représentait. Je l’affrontais du regard, cherchant à voir à travers lui, à laisser de côté l’animal pour trouver l’homme sensible qui s’y cachait. Car il l’était, j’en étais presque sûre. *Presque, parce qu’il existe des monstres sans cœur qui tuent sans remords. Peut-être en fait-il partie, peut-être pas. C’est le moment de le découvrir.* J’avais oublié qu’il n’oublierait pas que nous n’étions pas des alliés.

« Le fait que je sois son frère me place comme criminel ou comme être surnaturel ? Ou les deux ? »

Je pris une inspiration profonde avant de lui répondre.  Lui aussi avait pris son temps pour réagir. Je faisais de même. Le temps s’était arrêté autour de nous. Je m’en voulais soudain d’être tombée, d’avoir laissé mon corps dans un tel état qu’il ne fonctionnait plus au meilleur de sa forme. Je paraissais bien fragile à ses yeux ; comment pouvait-il me craindre ? Il était le maître et pouvait faire de moi ce qu’il voulait. Il suffisait qu’il me cogne aux endroits stratégiques : la douleur me déstabiliserait et il pourrait me précipiter à terre. Pourtant, je refusais de m’incliner ou de reculer.

« Je ne peux pas répondre à cette question, parce que je ne connais pas la réponse. Je ne vous connais pas et j’ai été folle de croire que nous pouvions aller marcher tranquillement dans un parc. » dis-je d’une voix amère et ironique. Je ne contrôlais pas le son de ma voix. Je ne faisais pas attention à mes mots. Je restais en alerte.

Les mots qu’ils prononcèrent ensuite me laissèrent bouche bée, intérieurement. Je ne m’attendais pas à un tel aveu de sa part ! Je pensais qu’il me parlait pour établir une entrée en matière, simplement par plaisir, puis qu’il me tuerait ensuite proprement. Je ne comprenais plus rien. Je l’entendais parler posément, appuyer sur certains mots, sans comprendre. On aurait dit une nouvelle fois que mes oreilles étaient bouchées. S’il était vraiment traducteur, alors il faisait mal son job ! Il parlait une langue que je ne connaissais pas. En fait, il agissait et parlait de manière tellement imprévisible. Oui, il était bien une créature surnaturelle ; il avait le pouvoir de me perturber. Je ne sus que répondre. Et je restais donc muette, attendant l’acte suivant. Pourquoi me dire tout cela ? Disait-il la vérité ? Pourquoi posait-il sa main sur son arme à présent ? Allait-il me tuer, oui ou non ? Etait-ce un jeu pervers de sadique ? Pourquoi sa voix tremblait-elle par moments ? Etait-il ce genre de monstre qui s’excusait et pleurait après avoir violé une fillette ?

Je le voyais hésiter en face de moi. Je le voyais dans ses yeux, dans sa manière de se tenir. Comment il respirait, comment il me regardait, comment il tremblait. Allait-il … ?

Contre toute attente, il laissa son arme et tendit la main vers moi. Une main sèche, nerveuse. Il me regardait droit dans les yeux et je déglutis, contemplant cet homme dangereux aux réactions imprévisibles.
« On va dire que… je…  Je prends le risque. Et vous ? »

Mon instinct me dicta la conduite à suivre. C’était le moment. Je fis mine d’attraper sa main mais à la place, passais sous lui et lui fit une prise de judo. Il aurait pu me contrer mais il était trop déconcentré par sa prise de risque. Je le retournais à terre et délogeais son arme prestement pour la lui retourner contre lui.

« Pas moi. J’ai assez pris de risques comme cela. » déclarais-je fermement.
« Si vous bougez, je tire. Je n’hésiterai pas. » Je faillis ajouter « Moi » mais je me retins. Ce n’était pas le moment de faire de l'humour. Je ne comprenais toujours pas ses réactions mais je devais le menotter puis appeler la brigade. L’assommer aussi peut-être car je me doutais qu’il resterait sagement à terre.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 13 Juil - 10:47


    « Je ne peux pas répondre à cette question, parce que je ne connais pas la réponse. Je ne vous connais pas et j’ai été folle de croire que nous pouvions aller marcher tranquillement dans un parc. »

    Je me trompais. Je me trompais depuis le début, et ma compréhension de ce simple fait était si soudaine que je ne pensais plus. Je ne voulais plus en prendre le risque. Depuis le début, je n’avais fait que voir des analogies entre le comportement de Sasha envers moi, et celui que j’avais eu avec Sergeï. J’étais venu le voir alors qu’il ne s’y attendait pas, ne s’y attendait plus. Je lui avais parlé, sincèrement, directement, sans faux semblants et sans tourner une seule seconde autour du pot. Puis quand il avait voulu faire de même, en agissant, ne se préoccupant ni des mots, ni de mon avis, quand Sergeï avait voulu me mordre pour que je devienne un vampire, comme lui, j’avais laissé mes muscles agir plus vite que mes pensées et je m’étais retrouvé en position de force sur un fil d’équilibriste, sans harnais pour me retenir, à pointer mon flingue chargé avec des balles d’argent, sur sa tempe. Et aujourd’hui, je me retrouvais dans la même position, en ayant le rôle, ou plutôt la place de Sergeï. Je me trompais, parce que j’avais pensé pouvoir changer l’histoire. J’avais pensé que Sasha ne me ressemblait pas à ce point.

    Comment m’étais-je retrouvé ainsi, à terre, immobilisé, avec mon arme retournée contre moi dans la main de celle à qui j’avais tendu la mienne. Le temps s’était joué de moi : habituellement, il était mon ami, s’étirant à l’infini si je devais agir rapidement, s’accélérant au contraire si je devais faire preuve de patience. Habituellement, il répondait à mes sollicitations pour jouer avec moi, et m’offrir le droit d’être dans le temps, d’avoir le rythme qu’il fallait pour être totalement en harmonie avec lui et avec moi. Mais là… il s’était moqué de moi. Lorsque j’avais tendu la main, j’avais guetté dans les yeux de Sasha un éclat de lumière qui aurait réveillé quelque chose chez moi. La seconde pendant laquelle elle avait avancé sa main vers la mienne s’était étirée pour que je puisse la savourer. Une seconde, pendant laquelle je m’étais senti… heureux. Humain. Complet. Serein. En confiance. Pour tout s’était effondré sous l’impact de la prise au corps à corps que je n’avais pas eu la présence d’esprit de contrer, alors même que j’en étais capable. Être humain m’avait rendu faible, c’était mon premier constat alors qu’elle me menaçait avec mon arme. « Pas moi. J’ai assez pris de risques comme cela. Si vous bougez, je tire. Je n’hésiterai pas. » Être humain m’avait rendu faible, et pire que cela, ca n’en avait pas valu la peine. Je payais le prix de la confiance que j’avais commencé à placer en la russe qui se tenait face à moi. Mon visage brilla de peine avant de se fermer totalement.

    Je recommençais à penser en tant que Piotr, je cessais de maintenir ouvert l’accès à Alexei. Maintenant, il n’y avait plus que ma famille qui y aurait accès. Valentina, Maria, Sevastian, Steban, Anouchka, Dmitri et Vladimir. Sept personnes avaient le droit de me connaître. Aux autres, ils avaient perdu la chance d’avoir affaire à un être humain. J’allais devenir Sergeï pour les autres, je resterai Alexei pour ma famille. Et Sasha avait perdu le droit de… de quoi d’ailleurs ? Et déjà, avait elle eu à un moment un droit sur moi ? Non. Je ne savais pas trop. Je fixai Sasha du regard, impénétrable. Si j’avais un peu ouvert mon visage à ce que je ressentais, c’était à présent fini. Pourtant… plus dévastateurs qu’autres choses, les sentiments que je ne connaissais que de nom, que j’apprenais lentement à connaître et reconnaître, s’étaient jetés sur moi au moment où le temps, accélérant brutalement pour permettre à Sasha de m’immobiliser, m’avait trahi. Colère. Déception. Tristesse. Vexation. Rage. Haine. Je ressentais tout ça à cet instant, alors que je fixai Sasha. J’analysais toujours aussi froidement la situation, ça n’avait pas changé, mais maintenant les émotions qui me traversaient par vagues, qui me détruisaient, m’enflammaient, m’enrageaient,  étaient un moteur et une force nouvelle. Elle était tombée un peu plus tôt. Son corps allait de nouveau la trahir à un moment ou à un autre, et il fallait que je sois dans le temps lorsque ça allait se produire pour mettre à profil les quelques secondes qu’elle allait m’offrir. Un rayon de soleil un peu trop fort, un léger étourdissement. Un tremblement. Il fallait que je la déstabilise sur ses appuis, dans un premier temps. Que j’écarte l’arme, dans un second. Que je la neutralise, dans un troisième temps. Nous étions dans une ruelle peu fréquentée, heureusement, mais un coup de feu n’allait pas manquer de se faire entendre. Et si, en tant que membre de la PES, elle devait avoir très certainement le droit de se promener avec ce genre d’arme sur elle, moi, en tant que traducteur, ce n’était pas dans mes attributions. Je me relevai, lentement, pour me mettre à genoux, mains croisées derrière la tête, comme si je n’étais pas menaçant. Je ne l’étais pas, pour le moment. Un moment de flottement m’alerta que ce que j’attendais arrivait et j’agis plus rapidement que ce que je me croyais capable de faire, laissant, comme en Croatie, mes muscles réagir plus vite que mes pensées. Je me saisis du pistolet que je retournais contre elle-même, la poussant pour qu’elle tombe et la mettant, un genou à terre, en joue, pour finir. Je me relevai totalement, la surplombant totalement.

    « Ne bougez pas. Vous avez raison sur un point, je ne suis pas un Ivanov pour rien. Mais j’étais sincère lorsque je vous disais prendre le risque  de vous faire confiance. Pourquoi m’avez-vous laissé croire que… »

    Je parlais anglais. Comme si le moment d’intimité du russe était passé et partait loin, très loin de nous maintenant. Je parlais anglais, d’une voix sèche, atone, que perçait par moment un tremblement indéfinissable. Ce pouvait être de la colère comme de la peine, tout ce que je savais c’était que j’étais en proie à un maelstrom  qui empêchait mon cœur de battre convenablement dans ma poitrine. J’étais toujours aussi efficace, redoutable, meurtrier, mais j’avais aussi l’impression que… si je tuais Sasha, à cet instant, j’en serais heureux. Une seconde. Avant d’avoir de la peine, une peine dont j’ignorais la profondeur. Et que je ne voulais pas du tout connaître.

    « Je dois vous sembler stupide à ne pas vous tuer, là. Il n’y a ni témoins, ni caméra. Mais je ne suis pas Sergeï, aussi étrange que cela puisse vous sembler. Je ne suis pas mon frère, et si je suis un tueur, je n’y prends pas plaisir. »

    Je fis un pas en arrière, pour mettre un peu plus de distance entre elle et moi. Je ne pouvais pas dire que je savais tout ce dont elle était capable, mais elle n’allait plus me prendre par surprise. Je n’étais peut être pas très adroit, ou du moins pas exceptionnellement adroit au corps à corps, lorsqu’il s’agissait de viser quelqu’un avec une arme, à feu ou de jet, j’étais le meilleur, c’était indéniable. Et mes trente-et-un ans me mettaient au summum de mes capacités physiques. Je devais tourner les talons, maintenant. Je devais faire marche arrière, la laisser là, la mettant en joue jusqu’à la sortie de la ruelle et que l’on se perde de vue. Je devais… mes mots m’échappèrent, en russe, à nouveau. Ce n’était plus moi qui parlais, c’était ma colère, ma déception, et l’espoir qui se mourrait et qui agonisait dans des tremblements :

    « Je pensais que vous étiez différente de moi. Je pensais que l’on pouvait essayer de se connaître, j’imagine que l’ombre de mon frère vous fera toujours vous méfier de moi. Et maintenant j’ai des raisons de vraiment me méfier de vous. Vous avez brisé l’ébauche d’une confiance que je voulais construire entre nous. Предательство! Вы нарушили доверие между лезвиями. »

    Oui, on pouvait s’étonner de m’entendre citer de la poésie. Mais chez moi, beaucoup de choses pouvaient étonner, alors je n’en prenais pas ombrage.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 13 Juil - 13:07

Je ne devais pas hésiter. Je devais l'assommer, puis le menotter, appeler la PES. Dans ce moment hors du temps, j'avais oublié que nous nous étions rencontrés dans le bar, que je m'étais effondrée près de lui, surmenée, et qu'il s'était penché près de moi avec un regard soucieux et une attitude attentive. Qu'il m'avait semblé sincère et que j'avais eu envie de lui faire confiance, malgré tous les non-dits entre nous. J'avais tout oublié pour me concentrer sur ma survie, sur la neutralisation de l'ennemi. C'était étrange de passer aussi vite d'un échange agréable à un combat sans merci.

Je n'étais pas en position pour le tenir longtemps en joue. J'aurais dû agir plus rapidement, mais mon corps me trahit une nouvelle fois. Je ne m'effondrais pas mais je sentis un tremblement me parcourir et il en profita pour retourner la situation à son avantage. Je laissais échapper un cri autant de douleur que de surprise et me retrouvais à terre. Cette fois-ci, j'allais mourir. J'aurais du tirer. Ou l'assommer. Pourquoi n'avais-je rien fait ? Pourquoi l'avais-je moi aussi fixé sans bouger ? Pourquoi ... ? Cela ne servait à rien de se poser les questions. C'était trop tard. J'allais mourir.

Il se mit à me parler en anglais, et cette fois, je n'eus aucun problème à le comprendre. Ces paroles me firent mal : non, lui non plus ne me comprenait pas. J'avais cru pouvoir apprendre à le connaître, mais il me démontra qu'il se méfiait de moi : il pensait que je le comparais à son frère ! Ce qui était faux. Peut-être que la PES l'avait en ligne de mire : je les savais assez informés et intelligents pour surveiller tout le monde, avec un chef tel que Philip McBorough à leur tête. Ils devaient surveiller aussi leurs employés et je devais faire doublement attention à qui je me liais d'amitié. Avais-je vraiment le droit de me promener dans un parc avec un ennemi potentiel ?

A y bien réfléchir, je ne pensais pas qu'il était comme son frère. Outre le fait qu'il n'était pas un vampire, il devait avoir un caractère et des modes de pensée différents. Mais je ne connaissais pas SergeI non plus. C'était Alexei Ivanov que j'avais suivi en Europe, pas Sergeï. Nous étions liés d'une certaine manière. Mais le suivre ne signifiait pas que nous avions pu apprendre à nous connaître. Nous étions bien partis pour nous découvrir mutuellement mais tout s'était effondré quand je m'étais sentie menacée. Je m'étais renfermée d'un seul coup et j'étais redevenue la Sasha mordue de boulot et solitaire.

« Je dois vous sembler stupide à ne pas vous tuer, là. Il n’y a ni témoins, ni caméra. Mais je ne suis pas Sergeï, aussi étrange que cela puisse vous sembler. Je ne suis pas mon frère, et si je suis un tueur, je n’y prends pas plaisir. »

*Vous n'êtes pas lui !* J'avais envie de le lui crier mais il était trop tard. Même s'il reculait et me disait qu'il n'allait pas me tuer. J'avais perdu un instant de lui, quelque chose d'infime, sans savoir sa teneur. Je ne comprenais pas pourquoi cela me peinait. Si je l'avais attaqué au moment où il était le plus faible, c'était bien parce que je le croyais dangereux et que je voulais le confondre avant qu'il ne s'enfuie, non ? Si j'avais profité de son moment de faiblesse, où il devenait sincère et se découvrait ... *Non. Arrête. Tu as bien fait d'agir ainsi. Tu ne le connais pas et tu aurais tort de ne pas aller tout raconter ce que tu sais à la PES.* Le ferais-je ? Je n'en avais pas envie. Je voulais le protéger, bien qu'il puisse clairement se débrouiller tout seul.

« Je pensais que vous étiez différente de moi. Je pensais que l’on pouvait essayer de se connaître, j’imagine que l’ombre de mon frère vous fera toujours vous méfier de moi. Et maintenant j’ai des raisons de vraiment me méfier de vous. Vous avez brisé l’ébauche d’une confiance que je voulais construire entre nous. Предательство! Вы нарушили доверие между лезвиями. »

Malgré la peine que je ressentais, je réussis à me relever doucement. Cela faisait encore plus mal qu'avant. Physiquement, j'étais épuisée. Mentalement, ce n'était guère mieux. Que pouvais-je répondre à cela ? Oui, j'avais voulu le trahir car j'avais cru qu'il me menaçait. J'avais cru qu'il était fou. Maintenant je ne savais plus. Une partie de moi voulait lui dire qu'il se trompait, que je m'étais trompée. Une partie ne voulait ne pas s'en aller mais la raison l'emporta. Je n'aurais pas dû croire que nous pouvions nous parler comme si de rien n'était.

Reprenant mon souffle, masquant la douleur qui m’inondait, je répondis enfin :
« Vous avez raison de vous méfier. Moi aussi j’ai eu tort de croire que nous pouvions… quoi ? Apprendre à nous connaître ? Dans quel but ? Je n’ai pas besoin d’un ami, ni d’un allié, » affirmais-je de manière définitive. Ainsi, je clorai le chapitre « Alexei » et pourrais me concentrer sur autre chose. Si nous nous recroisions, personne ne pouvait dire ce qu’il se passerait. Je ferai mon possible pour l’éviter dorénavant.

Je reculais encore pour lui montrer que je m’en allais. Il y avait un point sur lequel je voulais revenir. Je n’avais pas compris toutes ses paroles mais il me semblait important de lui confier mon sentiment. Pourquoi ? Pour avoir la satisfaction d’avoir le dernier mot ? Pour pointer du doigt ce qui restait en suspens entre nous ?

« Vous savez, nous ne sommes pas si différents que cela.  Vous avez peur de vous engager, peur de vous dévoiler, vous mentez sur votre passé et votre présent. Vous préférez rester seul avec un chien qui ne vous pose pas de questions et qui vous laisse tranquille quand vous avez du vague à l’âme. Je n’ai pas d’animal de compagnie : je suppose que je me contente de moi-même. Vous êtes comme moi : tantôt prêt à sympathiser, tantôt prêt à déguerpir. Mais vous n’êtes pas comme lui : j’en suis sûre. »
Mon visage exprimait toute la tension que je ressentais. C’était le moment de partir. Je me contentais de me tourner doucement et de marcher seule vers ce parc qu’il ne verrait jamais.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 13 Juil - 22:29

Je la regardai se relever sans rajouter un mot. De toute manière, je n’avais plus rien à dire. Si je devais faire quelque chose, à présent, c’était agir, pour soit l’éliminer, soit mettre le plus de distance possible en un minimum de temps entre elle et moi. Elle semblait avoir du mal à se relever, et je dus lutter contre moi-même pour ne pas aller l’aider, comme un peu plus tôt au Celtic Pub. Elle m’avait déjà trahi une fois, c’était peut être une feinte pour m’immobiliser une deuxième fois. Si je ne la tenais plus en joue, je restais sur mes gardes, prêt à réagir au quart de tour si elle faisait un geste brusque. Pourtant… j’avais envie de croire qu’elle avait besoin de moi. J’étais en conflit avec moi-même, c’était la première fois que ça m’arrivait. Et je n’étais pas prêt de vouloir revivre l’expérience. Finalement, après avoir repris son souffle sous mon regard attentif, alors que rien ne transparaissait sur mon visage, elle répondit plus ou moins à ce que j’avais dit.

« Vous avez raison de vous méfier. Moi aussi j’ai eu tort de croire que nous pouvions… quoi ? Apprendre à nous connaître ? Dans quel but ? Je n’ai pas besoin d’un ami, ni d’un allié, »

Au moins, ça avait le mérite d’être clair. Concis. Direct. Comme moi je pouvais l’être en temps normal. J’avais raison de me méfier. Elle ne voulait pas me connaître. Elle s’était trompée sur mon compte. Trois points que l’on pouvait mettre dans l’autre sens, ou presque. Parce que j’avais réellement eu envie, moi, de la connaître, d’apprendre à savoir qui elle était. Je restai silencieux alors qu’elle reprenait, revenant sur quelque chose que j’avais dit.

« Vous savez, nous ne sommes pas si différents que cela.  Vous avez peur de vous engager, peur de vous dévoiler, vous mentez sur votre passé et votre présent. Vous préférez rester seul avec un chien qui ne vous pose pas de questions et qui vous laisse tranquille quand vous avez du vague à l’âme. Je n’ai pas d’animal de compagnie : je suppose que je me contente de moi-même. Vous êtes comme moi : tantôt prêt à sympathiser, tantôt prêt à déguerpir. Mais vous n’êtes pas comme lui : j’en suis sûre. »

Mon visage était calme, serein, mais mes yeux exprimaient tout ce que je pouvais ressentir en moi. Je voulais qu’elle essaye de faire quelque chose pour que ce moment si précieux qui nous avait reliés, un peu auparavant, se reconstruise. J’avais commencé à l’ébrécher lorsque je m’étais mis à douter d’elle et de ses motivations, et notre méfiance qui s’était révélée mutuelle avait traîné dans la boue l’instant magique que nous avions pu vivre. Magique parce que pendant quelques minutes, j’avais été totalement perdu, sans être égaré. Perturbé, dérouté, sans être vraiment… effrayé. Elle se tourna lentement pour partir, ma main voulut l’arrêter, mais j’avais déjà mis trop de distance entre nous pour pouvoir l’atteindre, même en pensées. Je n’arrivais pas à intégrer la leçon, visiblement, moi qui pourtant comprenais habituellement rapidement. Je n’arrivais pas à assimiler que je n’avais pas à espérer quoique ce soit de sa part, je n’avais pas à m’imaginer quelque chose, je n’avais pas à lui faire confiance. Il fallait que je me mette cette idée dans la tête, mais c’était la première fois, encore une fois, que j’avais à faire quelque chose de ce genre. Elle ne dut pas m’entendre, lorsque je murmurais en réponse à ses dernières phrases :

« Comment pouvez vous être sûre que je ne suis pas comme mon frère, si vous ne voulez pas me connaître ? »

Selon elle, dont, je mentais sur mon passé et mon présent. Mentais-je ? Non, j’avais toujours été vrai dans ce que je disais. Je négligeais peut être une part de la réalité, j’omettais certains éléments tout à fait sciemment, mais… je ne mentais pas ; je ne me souvenais d’ailleurs pas lui avoir parlé de mon passé, et pas beaucoup de mon présent. Si nous étions allés réellement dans ce parc dont j’ignorais encore la localisation exacte, si nous avions commencé à parler de nous, si elle m’avait posé des questions… oui, peut être aurais-je été obligé de mentir. Mais là, ce n’était pas de ma faute, si on pouvait formuler cela ainsi. Il y avait certaines choses que je ne pouvais me permettre de dire… et de toute manière, la question ne se posait plus. Elle avait disparu de mon champ de vision maintenant, tournant à un coin de rue. Qu’avais-je donc fait de mal, entre le Celtic Pub et ici, pour que l’on se mette ainsi en joue, alors que nous riions, enfin… qu’elle riait, un peu plus tôt ? Où avais-je fais un faux pas du fait de mon incapacité à me comporter réellement comme un être humain ? Aurais-je du taire ma méfiance, et rester tendu jusqu’au parc ? Non. Peut être. Dans tous les cas, d’ailleurs, j’ignorais toujours si elle avait compté me mener dans un guet-apens ou si je m’étais leurré.  Il n’y avait qu’une seule façon de le savoir : trouver le parc. Pourquoi était-ce important pour moi de vérifier ? Je l’ignorais, comme beaucoup de choses au final. Mais si je voulais tirer un trait sur l’énigmatique Sasha, je devais aller voir ce qu’il en était. Je revins en arrière, interrogeai un passant, et rejoignis avec difficulté le petit parc vert qui était absolument vide, que ce fusse de passants ou d’agents de la PES.


« Elle disait vrai, donc. Et moi, j’aurai pu lui faire confiance. Trop tard… »

Vlad me regarda avec de grands yeux, comme s’il cherchait à se demander si j’avais voulu qu’il comprenne quelque chose ou si je parlais volontairement seul, en croate. L’avantage du croate, c’était que peu de gens, en dehors de la Croatie, le parlaient. Et encore moins en Ecosse.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Dim 14 Juil - 18:40

Maintenant, il ne me restait plus qu’à m’éloigner dignement. Malgré notre incompréhension mutuelle qui s’était mue en hostilité ouverte, je ne pouvais pas lui faire l’affront de ne pas le croire quand il me disait qu’il ne me tuerait pas. Trahirait-il la traîtresse ? Mon instinct me disait que non. Sa déclaration me semblait sincère. J’avais suivi ma raison au début, en refusant de prendre la main tendue et en profitant de sa distraction temporaire pour le désarmer. Pour une fois, et c’était très étonnant, ma raison n’était pas ma meilleure alliée. J’aurais dû suivre mon instinct et … mon cœur ? Il était bien mon point faible, comment dire, ma bête noire. C’était lui que je rejetais quand je répondais que je n’avais besoin de personne. C’était faux, je le savais, mais je me cachais derrière cette insensibilité pour ne pas souffrir davantage. Ah, que c’était bête !

J’étais fourbue : pourquoi avais-je poussé mes forces déclinantes jusqu’à un affrontement qui aurait de toutes façons tourné en ma défaveur ? J’étais perdue ; je ne me comprenais plus. Je n’osais plus le regarder en face. Je réussis à me retourner et à marcher le plus droit possible, le plus normalement possible, sans me précipiter ni sans traîner mon corps meurtri, vers la sortie de ruelle. Une fois hors de sa vue, je m’adossais à un mur, luttant contre l’envie de glisser et de m’asseoir par terre. Je sortis mon flingue et le plaçai dans son étui autour de ma taille. J’inspirai un grand coup. *Reste forte. Rentre chez toi, prends un bon bain chaud, détends-toi en regardant un épisode de Desperate Housemen et dors.* Un programme tout à fait honorable. Demain, je me remettrais à bosser, comme s’il ne s‘était rien passé. *Comme s’il ne s’était rien passé ?* me répétais-je. Je n’y croyais pas. Mes paroles sonnaient creuses et vides de sens.

Le parc se trouvait un peu plus loin. Ravalant un rire amer, je m’y dirigeais au lieu de rentrer chez moi. J’avais le sentiment d’avoir tout foutu en l’air. Qu’est-ce que j’avais dans la tête ? Lui parler, ne pas le connaître, aller au parc avec lui, l’attaquer ? J’avisais un banc proche de la sortie et m’affalais dessus. Je ne faisais pas attention à mon attitude ou ce qu’on pouvait penser de moi. De toute façon, il n’y avait personne. Contemplant mes pieds, je vis soudain deux paires de jambes face à moi. Deux paires de chaussures pour être plus précise. Je ne me rappelais pas qu’Alexei portait un jean. Et son chien ne pouvait pas s’être transformé en humain. Mes réflexes trop lents m’empêchèrent de réagir quand une main vint me soulever du banc par le col et qu’une voix peu amène s’exclama :

« Voilà cette garce de la PES ! Alors, ma petite, on se croit en sécurité pasqu’il fait jour, pasqu’on est dans un joli parc tout mignon plein de pigeons à la con ? »
Dans un autre contexte, il m’aurait fait rire avec ces rimes idiotes, mais là, je cherchais plutôt à attraper mon arme sans qu’ils ne me repèrent. Peine perdue. L’autre grand dadais me tordit le bras si violemment que je poussai un cri en lâchant mon pistolet. *Je suis vraiment pas douée aujourd’hui.* On aurait dit que le sort s’acharnait. Avec Alexei, j’aurais pu éviter de me faire tuer, avec ces loustics, je n’allais pas faire long feu. Le premier qui me tenait par le col leva son bras pour me faire taire, en l’occurrence, pour me gifler. Je voyais le coup venir et je me crispai en l’attendant.

Ma dernière pensée fut pour Alexei : si je ne l’avais pas attaqué, nous aurions été deux pour affronter ces rigolos.
*S’il y a une prochaine fois, tu ne le repousseras point.* me promis-je et cela sonna comme un commandement.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Dim 14 Juil - 23:37


    J’étais seul dans le parc d’après mon observation dès que j’y étais arrivé. Dans ma tête, j’étais seul, parce qu’il n’y avait pas eu de tueurs de la PES prêts à m’intercepter. J’étais dans mes pensées depuis plusieurs minutes, n’arrivant pas à faire la part des choses entre ce que j’aurai voulu qu’il se passe et ce qui était réellement arrivé. Je ne savais pas exactement comment tout cela s’était passé. Un instant, je travaillais tranquillement sur des textes en russe, quelque minutes après, j’étais dehors à braquer un flingue sur une vieille connaissance. Tout était passé si vite et si lentement… j’avais l’impression que j’avais eu le temps de découvrir tout le panel humain d’émotion le temps d’une seconde. Mon cœur n’avait jamais été aussi mis à contribution que depuis que Sasha était tombée devant ma table. Je n’arrivais pas à ne pas penser à elle. C’était logique, après tout. Ca ne faisait pas dix minutes que nous nous étions séparés, mais… généralement je classais mes souvenirs rapidement et je passais à autre chose tout aussi facilement. Mais là… j’avais du mal. C’était trop frais, c’était trop… intense. Bonheur, confiance, méfiance, défiance, traitrise, colère, déception, adrénaline, fatigue, souci, culpabilité… ça faisait trop pour moi, bien trop. Déjà ressentir une émotion forte, voire deux, dans la même journée, ça me dépassait… Là nous ne parlions d’une ou deux, et elles ne se répartissaient pas vraiment sur vingt quatre heures. Je lâchai un bâillement et sifflai Vlad pour que nous nous décidâmes à rentrer lorsque de l’agitation, de l’autre côté du parc, attira mon attention. Je m’étais pensé seul, ça avait été un tort. Ma vigilance n’allait pas en s’accentuant, visiblement. Je faillis ignorer le bruit, lorsque les sons se transformèrent en mots et parvinrent à mes oreilles. De là où j’étais situé, un arbre me cachait de la vue, et la vue de ceux qui parlaient, mais rien n’empêchait le son de circuler.

    « Voilà cette garce de la PES ! Alors, ma petite, on se croit en sécurité pasqu’il fait jour, pasqu’on est dans un joli parc tout mignon plein de pigeons à la con ? »

    PES. Je me raidis. PES. Le seul nom qui me vint à l’esprit est ce de Sasha. Sasha qui m’avait parlé de ce parc. Mais non, je ne lui devais rien, si c’était bien elle qui était en train de se faire malmener verbalement par des armoires à glace. Elle m’avait prouvé qu’elle était très capable, lorsqu’il s’agissait de corps à corps. D’arts martiaux entendons-nous. Sauf qu’elle avait mis du temps à se relever lorsque je l’avais à son tour désarmée, sans tendresse, sans douceur. Il s’agissait de laisser mes réflexes agir, certes, pour être le plus rapide, mais… n’avais-je pas été trop… rude ? Non. Elle m’avait trahi, je n’avais rien à regretter. La culpabilité m’était étrangère, et l’expérimenter de cette manière, ça ne me convenait pas le moins du monde. Pourtant. Un cri. Mon corps se raidit, mes muscles se contractèrent. Avant de comprendre ce que je faisais, je me retrouvai à courir en direction du groupe, et ma voix, glaciale, assassine aussi, claqua alors que d’un coup d’œil j’analysai la situation. Elle avait un flingue. Elle l’avait sorti pour se défendre, elle s’était fait désarmer. L’arme était à terre maintenant.

    « Lâchez là, maintenant. »

    J’étais menaçant, je le savais. Rien de l’Alexei tranquille d’un peu plus tôt. Même face à Sasha, je n’avais pas été… comme ça. J’étais énervé, chose qui m’arrivait réellement très rarement. J’étais énervé, et ça se sentait. Je respirais lentement, le plus lentement possible, alors que j’arrivais en marchant maintenant au niveau des deux crétins. J’avais beau être plus petit qu’eux, j’étais du genre râblé et costaud, je me doutais bien que pour le coup, j’en imposais. Mais l’arrivée de Vlad, qui était loin d’avoir le profil d’un chien de combat, mais plus le charisme d’un chien d’un petit traducteur, rompit une part de mon aura dangereuse, et l’un des mecs, relâchant Sasha, s’approcha de moi, l’autre empêchant ma fuite. Si j’avais à un moment songé à fuir. En temps normal, dans des cas comme celui là, où j’étais directement menacé, mon visage n’exprimait rien, strictement rien. En temps normal, je n’étais pas en colère. Je fis rouler mes épaules, pour me décrisper, et je posai avec précaution mon sac à dos, pour ne pas risquer qu’il soit abimé dans ce qui allait suivre. L’un des deux mecs m’apostropha mais je n’écoutai pas. Je déchaînai ma colère sur celui qui était face à moi, lui portant successivement des coups dans la trachée, le foie, et d’autres parties particulièrement sensibles. Je me tournai vers l’autre qui avait fait un pas en arrière, et lentement je sortis mon 9mm alors que son collègue essayait de retrouver sa respiration.

     « Dégagez maintenant ou je tire. Et je n’hésiterai pas. »

    J’étais tout à fait convainquant, parce que je ne mentais absolument pas. Je fis un pas en arrière, pour me rapprocher de Sasha et avoir une vue globale de la situation. Les deux lascars firent mine de s’éloigner et ça me donna un moment pour reporter mon attention sur Sasha. Mon visage perdit de son agressivité pour devenir inquiet, sans pour autant que je ne brise la distance qui nous séparait :

    « Vous allez bien ? »

    J’avisai son flingue et je le récupérai, pour éviter de mauvaises surprises. Nous étions revenus au point de départ.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Lun 15 Juil - 21:43

J'allais passer un mauvais quart d'heure, ou peut-être un peu moins, à en juger par leurs intentions. Déjà je n'allais pas rester longtemps éveillée ; mon endurance était très faible et ma résistance aux chocs, n'en parlons pas ! Qui savait ce qu'ils allaient faire une fois que j'aurais perdu connaissance ? Tentant le tout pour le tout, je relevais mes jambes pour les lui flanquer là où je pense, quand une voix brisa net mon élan - et celui de mes deux agresseurs :

« Lâchez là, maintenant. »

*Alexei* L'idée qu'il était venu me sauver ne me parut pas saugrenue sur le moment. Quel soulagement de le savoir proche et prêt à m'aider ! Car il n'y avait aucun doute sur ses intentions ! Il n'était pas venu prêter main forte aux criminels. Il était venu, alerté par mon cri. Il allait ...

Les battre à plate couture ! Le premier d'abord qu'il cloua à terre par une série de coups adroitement placés. Le second recula sous le choc et l'étonnement et j'en profitai pour me venger. Il se plia en deux en se tenant les parties. C'était un coup basique et peu original mais il me procura beaucoup de satisfaction ! Alexei les tint à distance en pointant son flingue sur eux. J'avais ramassé le mien en lui reprochant silencieusement de m'avoir fait faux bond au pire moment !

Le plus difficile s'amorçait. Celui de remercier mon sauveur.
Mille et une pensées confuses et diverses me traversèrent mais je les rejetai en bloc. Ma raison menaçait une nouvelle fois de venir perturber l'instant présent, si précieux, avec Alexei. Je me laissai porter par sa sollicitude, j'eus une impression de déjà-vu. Je dis alors la seule chose qu'il convenait de dire dans une situation pareille :

"Merci. Merci d'être venu."
C'était court mais c'était tout ce que je pouvais sortir pour le moment.
Les deux eurent alors la mauvaise idée d'avancer vers nous dans un mouvement qu'ils voulurent discret mais qui résonna comme le pas de charge des éléphants du Livre de la Jungle.

Nos deux pistolets répondirent à l'unisson à cette intrusion dans notre vie privée. Deux coups de feu, le premier plus rapide que le second, cueillirent les deux malfrats à des endroits non stratégiques pour leur survie, mais bien plus pour leur mobilité : leurs jambes. Ils s'affalèrent et nous agîmes de concert comme deux coéquipiers de longue date. Je sortis une paire de menottes que je tendis à Alexei. Pas un mot n'avait été échangé. Mon instinct me soufflait de lui faire confiance et je faisais bien !

Quand ils furent menottés et assommés, je déclarai enfin :

"Merci encore. Je vais pouvoir gérer toute seule et appeler la PES. Je pense que vous ne voulez pas rester dans les parages quand ils arriveront." Et j'ajoutai, malicieusement : "Même si vous êtes différent de Sergeï"

Je voulais plaisanter mais mes mots me ramenèrent brutalement à la réalité : celle où nous avions mal réagi l'un envers l'autre, celle où je lui avais fait clairement comprendre que je n'avais pas besoin de lui.

"Pourquoi être revenu ? Je ne le méritais pas," avouai-je.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 20 Juil - 23:34


    "Merci. Merci d'être venu."

    Je ne savais pas trop ce que je pouvais répondre à cela. Merci d’être venu ? Que pouvais-je donc dire… « de rien, c’est normal » ? Certainement pas. Déjà, parce que de rien c’était totalement faux : je n’avais pas rien fait vu que je venais de lui éviter de passer un mauvais quart d’heure – je m’y connaissais relativement bien vu que c’était mon travail officieux d’exécuteur de la Mafia que de passer à tabac des cibles choisies. Ensuite, parce que non, ce n’était absolument pas normal de venir en aide à une personne qui venait de nous désarmer, menacer, et qui faisait clairement parti du camp « ennemi ». Car même si la formulation était maladroite, c’était bel et bien cela. Les membres de la PES étaient des policiers, à la base. Ceux qui luttaient contre toutes les ramifications de la Mafia… Je n’eus pas vraiment le temps de tergiverser à propos de ce que je pouvais rien dire, même si de toute manière, je ne comptais rien dire tout simplement, au final, parce que les deux hommes que j’avais mis hors jeu – même si Sasha y avait aussi contribué – venaient de se relever, et loin de s’éloigner, tendaient même à se rapprocher de nous. Dans un même mouvement, nous les mirent en joue. Mon pistolet se plaça directement dans la direction du cœur de celui qui me menaçait le plus, et avisant celui de Sasha, je tirai une fraction de seconde après elle. Ce décalage n’était du ni plus, ni moins,  qu’à une rectification de ma visée. J’étais en présence d’un flic, qui, même si elle avait une manière de faire qui ressemblait étrangement à la mienne, ne tuait pas aussi facilement que moi. Nos deux tirs cueillir les deux hommes au niveau des jambes, et sans attendre qu’ils ne s’effondrent tout à fait, nous entreprîmes de les immobiliser au sol. Je n’étais à cet instant que réflexe et boule de muscles. Rien de mes réflexions inutiles sur ce que je pouvais ressentir en agissant de manière si naturelle avec une personne que je ne connaissais, somme toute, que très peu, ne venait me déranger alors que j’attrapais la paire de menottes qu’elle me tendait et que j’assénais un coup violent à la tempe de celui que je venais d’immobiliser, pour l’envoyer dans les vapes. Je me relevai tout juste lorsque Sasha reprit la parole :

    "Merci encore. Je vais pouvoir gérer toute seule et appeler la PES. Je pense que vous ne voulez pas rester dans les parages quand ils arriveront ! Même si vous êtes différent de Sergeï. Pourquoi être revenu ? Je ne le méritais pas."

    Je fronçai les sourcils. Je n’étais pas vraiment du genre expansif, et je ne comprenais moi-même que très peu mes réactions des dernières minutes. Je pris donc le temps de réfléchir, en vérifiant mon arme, comme toujours, et en la verrouillant pour la passer à ma ceinture. Si elle prenait les choses en charge concernant les deux personnes légèrement blessées, du moins de mon côté, je m’étais contenté d’effleurer son mollet pour que la douleur lui fasse perdre l’équilibre mais qu’il ne se vide pas de son sang pour autant, je ne pouvais pas non plus partir sans un mot. Il fallait que je réponde à sa question tout à fait pertinente.

    « Je ne pense pas que ce soit à moi de dire si vous méritiez, ou non, que j’intervienne. »

    Je considérai les deux hommes, et l’état de Sasha. Lentement, je m’approchai d’elle pour la pousser à s’asseoir d’un mouvement de tête, et de main. Je m’assis à ses côtés, en expliquant et reprenant :

    « Et vous ne sembliez pas vraiment à même de vous sortir seule de cette situation. Asseyez vous, d’ailleurs, il ne faudrait pas que vous tombiez dans les pommes… »

    Si jamais elle s’évanouissait, je risquais de me trouver face à un dilemme dont j’ignorais l’issue. Je ne pourrais pas la laisser seule, avec deux agresseurs en face d’elle, même s’ils étaient menottés et assommés. Mais je ne pouvais pas non plus attendre ses amis de la PES, sachant que Philipp pourrait se trouver parmi eux… et qu’avec Julien Guillemaud, c’était l’un des êtres que je n’avais pas intérêt à croiser. Du moins… pas avant une trentaine d’années, au minimum. Si jamais elle s’effondrait, là, devant moi… je ne savais vraiment pas ce qui allait se passer dans ma tête. J’étais incapable de prévoir mes réactions à partir du moment où je n’étais plus seulement rationnel. Mais bon… nous n’en étions pas encore là.

    « Vous avez raison, je n’ai pas intérêt à rester dans le coin. Mais… j’imagine que j’ai quelques minutes devant moi, non ?, j’oubliais toute prudence pour satisfaire mon envie de… de quoi en fait ? Connaître Sasha ? Vous êtes douée, avec une arme et au corps à corps. »

    C’était un constat, une remarque, mais il cachait aussi un compliment à son égard. Si je ne l’avais pas vraiment sous-estimée, j’avais été très loin de m’attendre à autant de… familiarité dans sa manière de faire. Nous n’avions pas eu besoin de parler, pas eu besoin de faire savoir à l’autre ce que l’on attendait de lui. Elle n’avait rien eu besoin me demander. C’était… je ne pouvais pas mettre de mot là-dessus. Je demandai, sans la regarder.

    « Qu’est ce que… qu’est ce que vous… qu’allons nous faire… si on… on se recroise ? »
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Lun 22 Juil - 21:38

Je ne pense pas que ce soit à moi de dire si vous méritiez, ou non, que j’intervienne."

Sa réponse me parut courte et me déçut. J’attendais beaucoup de sa part. Je souhaitais une explication cohérente qui me permette d’y voir plus clair et de me recentrer sur ce qui était vraiment important : mes plus plates excuses pour mon comportement et des questions, quelques-unes pour essayer de cerner qui était vraiment Alexei. Mais je doutais qu’il me laisse l’approcher à nouveau.

Nous contemplions tous deux ce qui restait de nos adversaires. J’étais soulagée d’avoir pu les neutraliser avec l’aide du russe. Mais encore une fois j’avais présumé de ma force : là, je me sentais encore plus au bout du rouleau – si toutefois c’était possible. Il s’approcha de moi et sans qu’il me touche, je compris qu’il voulait que je m’assoie sur le banc. Je lui obéis, de toute façon, j’allais m’écrouler, je ne savais pas comment je réussissais encore à tenir debout. Question de volonté, peut-être ou de dignité. J’essayais de rire pour montrer que j’étais encore capable de m’amuser de moi-même et de cette situation très bizarre, mais mon rire sonna faux. Je réussis à sortir un :

« Oui… Je vais attendre, que ça aille mieux. Je vais pas les appeler tout de suite. » Je ne faisais pas l’effort d’articuler ou de construire des merveilles de conjugaison.

Il s’était assis à côté de moi. Pourquoi restait-il ? Décidément, je ne comprenais toujours pas sa réponse. Il avait éludé ma question et … *Arrête de réfléchir : c’est mauvais pour toi.* Je n’étais pas dans le meilleur état pour discuter. Je ramassais mon sac à dos, tombé à terre lors de la « bataille » et sortit ma bouteille d’eau. Mes gestes étaient d’autant plus précis qu’ils étaient lents. Je voulais faire tout mon possible pour me débrouiller toute seule, et éviter d’attraper le vertige ou des éblouissements. Les gorgées me firent un bien fou, mais de courte durée.

Vous êtes douée, avec une arme et au corps à corps.

Son compliment soudain me fit tourner la tête trop vite. Une grimace apparut sur mon visage. Je ne m’y attendais pas ! Ma raison me conseillait de le remercier simplement sans en rajouter, sans me montrer modeste, mais mon instinct me disait tout autre chose. Me soufflait de lui avouer mes faiblesses. J’aurais dû garder mon sang-froid mais là je sentais que j’allais tout lâcher dans très peu de temps.

« Non, non, je ne le suis pas. Sinon, vous ne m’auriez pas désarmée. Si j’avais été si forte que cela, j’aurais attendu avant de vous attaquer, que vous soyez vraiment distrait. Vous êtes plus fort que moi et je n’aurais dû vous sous-estimer. » Ma voix tremblait. *Tais-toi maintenant, tu en as trop dit.*
Je ne maîtrisais plus mes émotions et je tournais la tête pour qu’il ne voie pas sur mon visage le ballet désordonné de mon trouble.

« Qu’est ce que… qu’est ce que vous… qu’allons nous faire… si on… on se recroise ? »

Je ne comprenais plus rien. Pourquoi me demander cela ? Que répondre ? *On s’évite, on ne se parle plus.* Ne plus parler russe. Il n’y avait pas que cela qui me provoquait un pincement au cœur.

"Je... Je ne pense que ça soit à moi de dire quelle serait votre réaction en me recroisant" réussis-je à répliquer, en référence à sa réponse mystérieuse plus tôt. Je lui avais répondu la tête tournée mais je revenais vers lui pour ajouter d'un ton timide et gêné :
"Peut-être qu'on pourrait réessayer ? Je veux dire, on pourrait recommencer, à se parler. J'ai mal agi envers vous car je ne vous connaissais pas. Si on apprend à se connaître, peut-être que... Enfin... Pensez-vous qu'il est sage de me faire confiance ?"
J'étais vraiment en train de raconter n'importe quoi, mais au moins j'avais discipliné le flot d'émotions qui menaçait de faire exploser ma carapace.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Jeu 8 Aoû - 14:14

    Elle avait ramassé son sac et sortit une bouteille d’eau. Tout en la complimentant plus ou moins sur ses capacités physiques au corps à corps, je l’avais regardée avec attention, mon inconscient cherchant ses points faibles, tandis que, consciemment, j’étais prêt à bondir à son aide si elle montrait le moindre signe de faiblesse et d’évanouissement. Ca ne me ressemblait pas le moins du monde, et pourtant…

    « Non, non, je ne le suis pas. Sinon, vous ne m’auriez pas désarmée. Si j’avais été si forte que cela, j’aurais attendu avant de vous attaquer, que vous soyez vraiment distrait. Vous êtes plus fort que moi et je n’aurais dû vous sous-estimer. »

    Elle semblait étonnée de me voir la complimenter, et plus encore gênée de tout cela. C’était étrange… Je ne pouvais pas dire que ça ne lui ressemblait pas, je ne la connaissais pas assez pour me targuer de prévoir ses réactions, mais c’était un fait que je ne m’attendais pas à ce qu’elle réagisse de cette manière. D’ailleurs, ma question concernant ce que nous pourrions faire si nous en venions à nous croiser une nouvelle fois, dans d’autres circonstances moins clémentes, m’étonna. Je m’étonnais moi-même, c’était une nouveauté, et je n’étais pas certain de l’apprécier.

    "Je... Je ne pense que ça soit à moi de dire quelle serait votre réaction en me recroisant. Peut-être qu'on pourrait réessayer ? Je veux dire, on pourrait recommencer, à se parler. J'ai mal agi envers vous car je ne vous connaissais pas. Si on apprend à se connaître, peut-être que... Enfin... Pensez-vous qu'il est sage de me faire confiance ?"

    « Non. »

    Ce fut ma réponse immédiate, je n’avais même pas besoin de délibérer en moi-même pour en venir à cette conclusion. Il n’était en aucun cas sage de lui faire confiance, et j’avais été fou de le croire tout à l’heure. Tout comme il serait stupide de m’accorder une once de confiance. Nous, ou du moins moi, j’étais un tueur. Un assassin, un tueur à gage, un vendu, un vulgaire pantin entre les mains d’organismes plus puissants. D’abord l’armée russe, puis l’HCV, un vampire, quelques peuplades africaines, et enfin : la Mafia. Celle là même qui avait mis la main sur mon frère, qui l’avait utilisé, qu’il avait tenté de fuir. Les Ivanov appartenaient à la Mafia, corps et âme. C’était un fait, c’était une constante, j’en avais bien l’impression. Rétrospectivement, je comprenais que ma mère avait du travailler pour eux. Que mon père aussi, quel qu’il soit. J’étais enchaîné depuis ma naissance à la Mafia, mon sang, mon ascendance, me condamnant à la rejoindre quoique je veuille, quels que soient mes projets. Un être, comme moi, ne pouvait pas vivre sans maître même si je briguais la liberté. Il y avait différentes sortes de liberté, il y avait différentes sortes de chaînes et d’entraves. Ce n’était jamais les plus visibles qui étaient les plus solides, ce n’était en aucun cas les plus exubérantes qui vous attachaient le mieux. Le sang était un lien plus puissant que l’argent. Les sentiments étaient bien plus impitoyables que les contrats. Et aujourd’hui, c’étaient les deux, le sang et les sentiments, qui me maintenaient plus fermement que toutes les cordes du monde, fidèle à la Mafia.
    Un cheval ne pouvait porter deux selles, et si une organisation pouvait se targuer d’avoir confiance en moi, personne d’autre ne le pouvait. Et donc oui, il était stupide de me faire confiance, tout comme il était stupide de lui faire confiance. Toutefois, nous pouvions tenter de recommencer à zéro. Je doutais que cela serve à quelque chose, mais s’il y avait un point sur lequel je n’émettais pas de doute, c’était qu’il ne coûtait rien d’essayer. Et que la récompense, si je me trompais, pouvait être plus grande que toutes celles que j’avais jamais méritées.

    « Recommençons donc. Sans nous faire confiance. Nous ne nous connaissons pas, vous l’avez vous-même dit : nous ne pouvons nous faire confiance. Cependant… apprenons à nous connaître et nous aviserons plus tard… »

    Mes lèvres dessinèrent prudemment un sourire. Je devais ressembler à Valentina et à Maria à cet instant : toute la rudesse de mes traits s’envolait lorsque je souriais, mon visage – d’après ma petite sœur – était comme métamorphosé. Etais-je « mauvais » ? C’était une excellente question. J’étais simplement un homme qui avait suivi la voie que la vie avait tracée devant lui, sans se rebeller mais en étant conscient de la destination vers laquelle le menaient ses choix. Je lui tendis la main, penchant légèrement la tête sur le côté.

    « Je m’appelle Alexei Ivanov, et je suis heureux de faire votre connaissance. »

    Ce n’était pas la première fois de ma vie, mais peu s’en fallait, que j’étais parfaitement sincère sur mes sentiments et que j’en avais conscience. J’étais heureux de faire sa connaissance. Elle m’intriguait, éveillait en moi des émotions que je m’ignorai capable de ressentir. Elle éveillait en moi un besoin de me dépasser, de cesser de suivre la voie qui était devant moi sans tenter de sortir des ornières. Elle me donnait envie de ne plus être Rubens, Piotr, ou toutes les autres identités secrètes que j’avais pu avoir, mais d’être réellement Alexei, le simple traducteur, qui n’aspirait qu’à une certaine tranquillité et une excellence dans tout ce qu’il produisait. Je voulais être parfait dans tous les domaines d’excellences sans perdre un instant de vue que je n’étais qu’un être humain avec ses limites, ses faiblesses, et ses particularités. Un simple être humain sans rien de plus.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Jeu 12 Sep - 21:07

*Que fais-tu ? Où es-tu en train d'aller ? Pourquoi agis-tu ainsi ?* étaient des questions qui tournaient en boucle dans ma tête. Que se passait-il dans mon cerveau pour que je perde ainsi mes moyens ? Pour que j'agisse aussi... imprévisiblement, aussi bizarrement ? Je me croyais maîtresse de mes émotions, je me croyais capable de réagir correctement et surtout de manière cohérente envers tout être humain qui croiserait ma route, qu'il soit inoffensif, neutre ou agressif ! Pourquoi faisais-je une exception pareille en la personne d'Alexei Ivanov ? Simplement parce que je le connaissais déjà ? *Non,* affirmais-je fermement, *non, tu ne le connais pas, tu crois le connaître et en fait tu te fourvoies depuis le début. Nous avions si bien commencé, trop bien sûrement, c'était une erreur, et maintenant, que faire ?*

Alexei m'avait demandé ce que nous devions faire si nous nous recroisions et j'avais bien été en peine de lui répondre. Comment pouvait-il imaginer un seul instant que j'étais bien placée pour le conseiller ? Sa question m'avait complètement désarçonnée : j'avais oscillé entre une réponse ferme et froide, négative, claquant toutes les portes laissées entrouvertes entre nous, et une réponse pleine d'espoir, naïve et puérile. Manque de bol, c'était elle que j'avais choisie.

Lui n'hésita pas à choisir la réponse ferme et froide. Son "non" claqua dans l'air comme une porte qu'on referme pour toujours sur un "peut-être?". C'était clair au moins. Inutile que je l'empêche de s'en aller. J'allais me débrouiller ... d'accord, ma tête me paraissait toujours lourde et embrouillée mais la PES débarquerait très vite si je les appelais. J'allais reprendre la parole et lui déclarer que j'étais d'accord avec lui et que nous n'avions qu'à nous éviter les prochaines fois, si prochaines fois il y avait. Il suffisait que je m'éloigne du Celtic Pub où il avait ses habitudes et tout irait bien dans le meilleur des mondes, non ?

« Recommençons donc. Sans nous faire confiance. Nous ne nous connaissons pas, vous l’avez vous-même dit : nous ne pouvons nous faire confiance. Cependant… apprenons à nous connaître et nous aviserons plus tard… »

Je le regardais, interdite, ne sachant sur quel pied danser. Il me facilita la tâche en me tendant ensuite sa main tout en se présentant, comme si... rien ne s'était passé ! Reprenant contenance après être restée muette comme une carpe, je pris sa main et ne sus que dire, que faire. Je n'arrivais pas à enchaîner, même si ma réponse était toute trouvée. Comment arrivait-il à ... ? Moi-même, je n'y arrivais pas. Je ne pouvais pas. Et pourtant. Il fallait bien que je lui dise que je ne m'appelais pas Armyanski. C'était un bon début, puisqu'il savait déjà pour la PES. Mon silence dut le désarçonner lui aussi. Si je le surprenais à mon tour, tant mieux !

"Sasha Oppenheimer. Non, pas Armyanski. Je n'ai menti qu'à moitié en vous donnant ce nom-là. Mon père est hollandais et ma mère est russe. Elle s'appelait Diana Armyanski et jouait du violon."
Plus je parlais, plus les mots me venaient facilement.
"Elle jouait divinement bien et était très connue. Mon père est tombé amoureux d'elle et l'a sauvée alors qu'elle tentait de mettre fin à sa vie. Son amour pour elle lui a permis de vivre heureuse quelques temps. Je parle d'elle à l'imparfait car malgré cet amour passionné et sa fille, elle a succombé à ces démons intérieurs."
Pourquoi lui racontais-je tout ça ? Pourquoi me livrais-je à lui ainsi ? Devais-je lui retourner la balle et l'encourager à me parler de sa famille ? J'hésitais puis repris encore :
"Mon père voulait que je devienne diplomate comme lui. J'ai appris plusieurs langues pour lui faire plaisir et puis j'ai découvert la criminologie par hasard en suivant un cours en option à l'université. Il voulait aussi que je joue du violon pour faire plaisir à ma mère mais cet instrument me rebutait au début, car il était la cause de sa déchéance. J'ai fini par l'aimer, étrange non ? Je ne pense pas jouer aussi bien qu'elle, mais c'est surement mieux ainsi, n'est ce pas ?"

L'un des hommes à terre bougea légèrement en grognant et je le fis taire en l'assommant d'un coup de pied bien placé. Cette intervention interrompit mon discours pesant et je sus gré au bougre de s'être réveillé ! Je ne voulais pas embêter Alexei avec mon histoire de famille sombre.
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Sam 14 Sep - 20:39



Recommencer tout au début. Effacer les moments d’incertitude, cette volonté de faire comme si nous avions confiance en l’autre. Arrête de se leurrer, cesser de croire que l’on pensait connaître l’autre. C’était ce que nous devions faire impérativement. C’était ce qui était rationnel de faire, ce qui était dans la logique des choses. Recommencer au début, tout laisser derrière nous ce que nous venions de dire, et de faire. Retendre une main, se présenter comme si l’autre ignorait absolument tout, ce qui n’était pas tout à fait faux. Sa main se faufila dans la mienne, et j’attendis une réponse, qui ne vint pas. Je fronçai les sourcils, et serrant la main de Sasha, puis en la lâchant.

"Sasha Oppenheimer. Non, pas Armyanski. Je n'ai menti qu'à moitié en vous donnant ce nom-là. Mon père est hollandais et ma mère est russe. Elle s'appelait Diana Armyanski et jouait du violon. Elle jouait divinement bien et était très connue. Mon père est tombé amoureux d'elle et l'a sauvée alors qu'elle tentait de mettre fin à sa vie. Son amour pour elle lui a permis de vivre heureuse quelques temps. Je parle d'elle à l'imparfait car malgré cet amour passionné et sa fille, elle a succombé à ces démons intérieurs."

S’était elle tue pour réfléchir à ses mots, ou avait elle été désarçonnée par les miens ? Je ne savais pas vraiment. Dans tous les cas, j’écoutais avec toute l’attention dont j’étais capable, enregistrant ses mots, ses phrases, son ton, sa posture. Dire que je buvais ses paroles était un peu excessif mais c’était aussi ce qui retranscrivait le mieux la réalité. Je la fixai presque sans ciller, presque sans réagir. Son hésitation me fit hésiter, lorsqu’elle reprit, je repris avec elle mon attention.

"Mon père voulait que je devienne diplomate comme lui. J'ai appris plusieurs langues pour lui faire plaisir et puis j'ai découvert la criminologie par hasard en suivant un cours en option à l'université. Il voulait aussi que je joue du violon pour faire plaisir à ma mère mais cet instrument me rebutait au début, car il était la cause de sa déchéance. J'ai fini par l'aimer, étrange non ? Je ne pense pas jouer aussi bien qu'elle, mais c'est surement mieux ainsi, n'est ce pas ?"

Que dire, que dire ? Elle avait parlé, plus que je ne m’y attendais, c’était indéniable. Un homme bougea, et le coup de pied qu’elle lui donna me fit sourire ce qui n’était pas vraiment habituel. J’admirais chez cette femme cette capacité à parler, à se confier – capacité que je n’avais bien évidemment pas – et directement après à remettre à sa place des personnes qui avaient tenté de l’agresser. Il n’était pas vraiment utile de préciser qu’au premier mouvement dudit homme, mes muscles s’étaient déjà crispés pour réagir vivement. Je me détendis légèrement. Attendait-elle à présent que je parlasse ? Non, c’était… ce n’était… oui. Selon la logique des choses, elle m’avait confié une grande part de sa vie, c’était à moi de lui confier une partie de la mienne. Malheureusement, je ne savais pas ce que je pouvais dire. Elle m’avait parlé de son père diplomate et de sa mère violoncelliste, que pouvais-je dire sur mon père que je ne connaissais pas, et sur ma mère qui était qu’une prostituée morte l’année de mes huit ans ? Elle m’avait parlé de sa passion, de ses hobbies, que pouvais-je bien dire sur ma passion pour le meurtre et la perfection des tirs de précision ? Je m’humectai les lèvres, réfléchissant aux mots que je pouvais bien prononcer. Peut être que la chose la plus logique à faire était de commencer par ce par quoi elle avait elle-même commencé ?

« Bonjour Sasha Oppenheimer dans ce cas. Vous ne m’aviez pas plus menti que je ne vous ai menti : Ivanov est le nom de ma mère. Cependant, je ne pouvais pas vous en donner un autre, puisque je ne m’en connais pas d’autre. Je n’ai jamais connu mon père, je ne sais pas s’il était amoureux de ma mère. Je sais qu’ils se sont vus plusieurs fois étant donné la ressemblance frappante que j’ai avec Sergeï et qui ne nous vient pas de notre mère. Ma mère est morte quand j’avais huit ans, Sergeï nous a tous mis dans un orphelinat. A seize ans, je me suis engagé dans l’armée. Ma vie n’est guère intéressante je m’en excuse. »

Je fis une pause, cherchant ce que je pouvais rajouter de plus. Qu’est ce que j’aimais ? Les chiens ? Les livres ? Le savoir ? La perfection ? Un peu de tout, certainement. J’haussai les épaules.

« Je vous aurai bien proposé un café mais..., je désignai les hommes à terre. Il ne fallait pas que j'oublie que la PES allait arriver. Qu’est ce… , je n’étais pas très sûr de moi, ce qui me perturbait un peu plus. Ma voix, si atone habituellement, se modula selon une logique qui m’échappait. Je crois que j’aime bien lire. Vous lisez ? »

Apprendre à connaître quelqu’un… voilà une chose que les livres n’enseignaient pas. Ca devait s’apprendre au contact humain, mais… avec Valentina je n’avais pas le même problème. Ma petite sœur meublait largement la conversation pour deux. Mieux que cela, elle me posait des questions si spécifiques qu’il m’était simple d’y répondre. Là, je nageais dans le brouillard, sans me comprendre, la comprendre. Et je n’arrivais pas à savoir si ça me dérangeait ou si ça me plaisait.

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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   Dim 15 Sep - 20:02

J'avais enfin répondu à son invitation. Je m'étais aussi présentée, j'avais parlé. Trop sûrement. Les mots s'étaient échappés de ma bouche, après un silence pesant et un malaise révélateur. Ils avaient fui ma tête malade, délaissé mon esprit faible et s'étaient imposés entre nous. Raconter ma vie, non, ce n'était pas mon genre. Cela ne l'avait jamais été. Encore moins maintenant qu'avant les années sanglantes. Pourquoi agissais-je ainsi ? Je crois que je souhaitais lui dire enfin la vérité. Recommencer tout à zéro, je suivais bien le principe, n'est ce pas ?

Nous n'avions en effet pas choisi le meilleur moment pour apprendre à se connaître, comme si nous n'avions pas chacun attaqué l'autre. Comme si je n'étais pas dans un état vulnérable. Comme si je n'étais pas censée appeler la PES pour qu'ils m'aident à transporter les criminels et les interroger. Pourtant, après avoir replongé l'un d'entre eux dans les ténèbres de l'inconscience, Alexei lui aussi se remémora des souvenirs d'enfance. J'en oubliais aussitôt mes idées raisonnables et l'écoutais me révéler que lui aussi m'avait menti à moitié puisqu'Ivanov était le nom de sa mère et qu'il ne connaissait pas son père. Les pays orientaux n'avaient pas connu un développement comparable aux pays occidentaux car l'URSS n'était tombée qu'en 1991. Les populations de l'Est connaissaient un retard évident et la réputation d'alcoolisme et de dures conditions de vie des russes faisait le tour de nos sociétés "dites" civilisées. Alors, cela ne m'étonna pas tant que ça qu'Alexei ait eu une vie difficile. *Il a dû se débrouiller tout seul jeune puis il a connu l'armée. Peut-être un autodidacte ... Je comprends mieux pourquoi il agit ainsi... Même s'il y a encore de nombreuses choses qui m'échappent...* Les horreurs de la Guerre, avec un grand G, déboussolaient n'importe qui. Je comprenais mieux de quel métal il était forgé. Oui, j'avais bien dit "métal". On ne pouvait pas parler de "bois" pour un tel homme. *Un tel homme, ça veut dire quoi ça ?*

"Si c'est intéressant !" lançais-je pour le détromper. Alexei n'aimait pas parler de lui, j'en étais sûre et j'avais déjà eu des preuves à ce sujet, mais il s'était quand même exécuté. *Il l'a fait pour moi.*
"... Parce que j'en apprends plus sur vous, comme le feraient deux personnes... civilisées et normales." ajoutais-je plus calmement, avec une moue amusée.

Sa réflexion étonnante sur le café me ramena - malheureusement ? - à des considérations plus terre-à-terre : je devais prendre congé de lui. Il passa du coq à l'âne, déclarant qu'il aimait lire. Mon sourire fut un mélange de regrets et d'approbation :

"Moi aussi j'aime lire. Alexei ... J'aurais aimé continuer cette conversation mais il va falloir que nous les embarquions et que je rentre chez moi me reposer. J'espère que vous comprenez. Je ... Je vous donne mon numéro perso, enfin, si un jour ... Si un jour vous en avez besoin." J'avais bégayé sur la fin comme une vraie ado ! Espérons qu'il n'ait pas remarqué mon embarras ! Mon côté pragmatique reprenait le dessus, mais pas autant que je l'aurais espéré, puisque j'osais espérer qu'on se revoie pour prendre ce fameux café ou pour discuter des livres, de nos vies respectives ... Quelle folle j'étais !
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MessageSujet: Re: "Le moment présent est une chose précieuse : il n'appartient qu'à nous"[Livre II - Terminé]   

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